Author Archives: charlotteticot

Mémoire d’insoumis

Ils ont senti que quelque chose se déplaçait, pour les précipiter…

Pas encore visible, pas encore nommé — mais déjà irréversible, impérieux et menaçant.

Alors ils ont finalement accepté de laisser leur vie, là, las …

Ma grand-mère quitte l’Allemagne comme on abandonne une pièce dont l’air manque. Sans se retourner. 

Son père et son frère ont déjà traversé l’Atlantique, en éclaireurs d’un monde possible. Le Brésil les attend, ou du moins veulent-ils y croire ! 

Elle doit les y rejoindre, plus tard, avec sa maman ; ensemble, elles ont la charge de tout emmener. Tout ? Ou bien l’essentiel.

Elles descendent vers le sud de la France, portées par une espérance qui déjà se dérobe.

Le port est proche. Le bateau aussi.

Mais il est trop tard.

Il y a des instants minuscules qui décident de toute une vie. Celui-ci en était un.

Le navire s’éloigne. L’Histoire, elle, se rapproche.

Elles sont arrêtées, internées, et conduites à Gurs, par les Français, oui. comme happées dans un engrenage qui ne relâche rien.

La boue colle aux pieds comme une seconde peau. Les baraquements tiennent debout par habitude plus que par solidité. On demeure immobile. On s’use. On disparaît à bas bruit.

Et puis les listes.

Les noms, remplacés par des numéros.

Les départs vers l’Est, qui vident le camp comme on souffle sur des braises.

Et Gurs lui-même glisse, imperceptiblement, d’un camp d’internement vers une antichambre d’extermination.

Son tour -celui de ma grand-mère- approche.

Et puis — une faille dans la nuit, au bord de l’irréparable.

Mon grand-père entre dans cette histoire comme on arrache un verrou. Ancien soldat, décoré, résistant, israélite — une anomalie vivante dans un monde qui trie et qui broie. Il n’est pas seul. D’autres avec lui. Juifs et non-juifs, liés par une même insoumission -la véritable- une manière d’opposer à la nuit un refus commun.

Ils ouvrent le camp.

Ils prennent à la mort ce qu’elle avait déjà commencé à compter.

Dont elle — ma Mamie Trude, qui deviendra Thérèse par naturalisation, et sa mère Beila, dont je porte le prénom.

Ils ne le savent pas encore, mais leurs vies viennent de se nouer.

Ils partent à pied vers la zone libre, vers Nice. La route est longue, incertaine, mais elle les tient debout. En chemin, au milieu de ce qui vacille, ils tombent amoureux. Et là, malgré… malgré tout, ils se marient.

Plus tard, après si peu de temps, mon Papi fait un geste qui dit tout :

il embauche Otto.

Otto, l’Allemand. Le déserteur. Celui qui a refusé de devenir ce qu’on attendait de lui.

Mon grand-père ne lui demande pas d’où il vient. Il regarde seulement ce qu’il accomplit.

Ils travailleront ensemble, longtemps. Mon grand-père est grainetier. À faire pousser du vivant, saison après saison — comme une réponse obstinée à ce qu’ils avaient vu mourir.

De l’autre côté de mon arbre, une autre lignée. Moins rutilante, tout aussi tranchée.

Ma grand-mère paternelle naît dans un angle mort.

Une mère modeste.

Un père notaire qui ne la reconnaît pas.

Alors elle se choisit.

En pleine guerre, elle entre dans le judaïsme comme on entre en résistance. Pas par héritage. Par décision.

Accompagnée par le Rav Israël, elle va jusqu’au bout de ce choix.

En 1948, elle devient ce qu’elle a décidé d’être.

Ma mamie est engagée, forte et engagée.

Mon grand-père se fait son reflet, il refuse la trajectoire tracée.

Un train pour Auschwitz.

Une ligne droite vers l’effacement.

Il descend, prétextant un besoin pressant, une urgence banale arrachée à la mécanique de mort. Mon Papi est un médaillé des évadés.

Un arrêt, une faille, une seconde soustraite au destin — et il bondit hors de sa propre disparition.

Puis la marche. Longue. Incertaine. Vitale.

Jusqu’à retrouver les siens, cachés dans un couvent.

Sauvé par ce paradoxe lumineux : survivre grâce à ceux qui ne sont pas vous.

Ils se rencontrent après-guerre, ils se reconnaissent, naturellement.

Mon arrière-grand-père, Henri Avraham Tykoczynski, lui aussi refusait les linéaments imposés.

Allié de Léon Blum, il rompt, il bifurque, il trace sa propre voie — loin des dérives antisémites de certains des siens. Pied de nez effronté à notre époque abîmée.

Chez eux, on n’obéit pas aux lignes droites : on invente ses propres trajectoires.

Et moi, je viens de là.

D’hommes et de femmes qui ont raté des embarcations,

sauté de trains,

détroussé des camps,

tendu la main à l’ennemi,

et préféré, malgré tout, continuer à vivre — et même, parfois, à aimer.

Un hasard planifiable

Dans les abris de la Terre Promise

Je n’étais pas revenue en Israël depuis novembre 2023.

À partir d’octobre, le calendrier avait changé de nature. Ce n’était plus un mois. C’était une fracture. Un moment à partir duquel les conversations basculent et les silences prennent du poids.

Ma fille en entendait parler depuis deux ans et demi. Elle connaissait les récits. Les débats. Les brisures. Mais elle ne connaissait pas la lumière.

Il y avait des vacances scolaires. Et l’idée s’est imposée à moi avec une évidence tranquille : il fallait que nous y allions.

Je ne crois pas au hasard en politique internationale. Je crois aux séquences. Aux tensions qui mûrissent lentement. Aux forces molles qui travaillent dans l’ombre : financements, réseaux, idéologies entretenues pendant des années jusqu’à devenir des menaces systémiques.

Depuis l’automne 2023, je sentais qu’une nouvelle étape se préparait. Une confrontation plus large. Presque inévitable.

Et je dois l’avouer sans détour : je pensais aussi qu’elle était nécessaire.

Essentiel pour la sécurité d’Israël.

Pour un Moyen-Orient qui vit depuis trop longtemps sous la menace permanente d’un régime qui finance ses proxys et promet la disparition d’un autre État.

Nécessaire aussi, pour le peuple iranien lui-même — ce peuple magnifique, cultivé, étouffé depuis des décennies par un appareil théocratique et militaire qui a confisqué son destin.

Je sais que certains appelleront cela de la dureté.

Je préfère appeler cela regarder l’Histoire en face.

Mais je sais aussi une chose : une offensive aérienne, si spectaculaire soit-elle, ne suffit jamais à renverser un système. Derrière le régime iranien se tiennent des centaines de milliers d’hommes armés — les Gardiens de la Révolution — une structure idéologique, militaire et économique qui ne disparaît pas avec quelques frappes.

On peut espérer l’émergence d’un pouvoir plus ouvert.

On peut l’imaginer.

Mais un dirigeant réformateur qui surgirait au sommet d’un tel appareil serait immédiatement en danger. Six cent mille hommes armés ne se dissolvent pas par décret. Les repentis existent rarement dans les appareils idéologiques.

C’est la lucidité tragique des révolutions :

les tyrannies tombent rarement proprement.

Alors je suis venue avant.

Avant l’embrasement possible.

Avant que l’équation régionale ne se règle brutalement.

Et j’ai voulu que ma fille voie d’où elle vient.

Pas un débat.

Un sol.

Vendredi. Jérusalem.

Ramadan.

Jour de prière.

Des hommes se dirigent vers la mosquée.

Des rabbins traversent les ruelles.

Des soldats passent.

Les cloches. Les appels. Les psaumes.

Deux mondes se croisent sans se toucher.

C’est magnifique.

Et c’est lourd.

Je garde cette naïveté obstinée : un sourire peut fissurer une méfiance. Individuellement, tout reste possible. Systémiquement, les frontières sont épaisses.

Jérusalem est une ville œcuménique.

Le personnel de l’hôtel vient de partout. Beaucoup d’Arabes israéliens. Dans leurs yeux, la même inquiétude que dans les nôtres.

Il suffit d’un regard humain pour que la peur recule d’un pas et parfois un pas suffit.

Dans l’abri, plus tard, une femme de chambre musulmane, voilée, d’une douceur incroyable, passera de longues minutes à caresser les cheveux de ma fille pour la rassurer.

Un geste simple. Maternel. Instinctif.

À cet instant précis, je me suis dit que le cœur des femmes tient parfois plus solidement que les systèmes de défense.

Je voulais que ma fille voie cela aussi :

la complexité

et la beauté au milieu des blessures.

Le soir, nous avons plongé dans la piscine glacée malgré les dix degrés extérieurs.

Un défi absurde et joyeux.

Comme si le corps refusait de se soumettre à la gravité du monde.

À sept heures du matin, la sonnette retentit.

Je m’étais préparée. Un pyjama plus chaud posé près du lit. Une intuition silencieuse.

Je la réveille.

On se précipite dans l’escalier.

Neuvième étage, rejoignez les niveaux inférieurs.

Des centaines de personnes convergent dans la cage d’escalier.

Un silence compact.

Je comprends immédiatement ce qui se passe.

Israël.

L’Iran.

La confrontation qui s’élargit.

Je lui explique la situation d’une voix posée, presque pédagogique, comme si je lui racontais une page d’histoire qui s’écrivait en direct.

Ma main frissonne dans la sienne.

— Maman, n’aie pas peur.

— Je n’ai pas peur.

— Si. Ta main tremble.

Elle a été mon pilier.

Une résilience absolue.

Moi, j’analysais.

Elle tenait.

Les alarmes se succèdent.

On s’y habitue presque.

Puis vient le samedi soir.

Information sonore didactique.

Première alarme : missile lancé.

Deuxième : impact imminent.

La méthode est claire.

Presque rassurante.

Et soudain, un grondement.

Pas au moment prévu.

Par la fenêtre, nous apercevons l’éclair lointain puis l’explosion et des fumées sombres qui s’élèvent vers nous.

Une ogive à têtes multiples vient de frapper ailleurs.

Pas selon le scénario annoncé.

Je comprends immédiatement ce que cela signifie : la technologie n’est jamais parfaite et la guerre évolue toujours plus vite que les protocoles qui prétendent la contenir.

Cette nuit-là, je ne dors pas.

Je reste éveillée au-dessus de ma fille comme un parapluie humain.

Et je consulte les informations.

Le Hezbollah.

Les Houthis.

D’autres fronts.

L’étau.

Je ne craque pas par panique.

Je craque par lucidité.

Je mesure soudain ce que signifie vivre ici sans échappatoire.

Être encerclé.

Et continuer malgré tout.

Je n’ai pas la tentation de l’esquive.

Au contraire.

Je mesure à quel point je suis attachée à ce peuple qui éprouve cela avec une dignité presque irréelle. Neuf millions de personnes qui ont appris à vivre avec les sirènes comme d’autres vivent avec la pluie.

Je suis fière, d’une certaine manière, de prendre part à ce fragment d’histoire.

Mais la responsabilité me rattrape.

Je suis une mère, sa survie à chaque instant dépend de mes choix. Et je suis aussi la fille de ma maman qui, de l’autre côté de la Méditerranée, s’inquiète terriblement de me savoir ici.

Il va falloir trouver un moyen de partir.

À Tel Aviv, l’atmosphère change.

Dans les abris, une vie parallèle s’organise.

Des jeux apparaissent. Des rires. Une énergie souterraine presque insolente. Une société qui a appris à se réfugier sans s’effondrer.

Nous arrivons à l’hôtel.

La porte de la chambre s’ouvre.

Et soudain.

Des amis surgissent derrière les rideaux.

Un grand « Wouah ! » qui, pour une fois, ressemble davantage à un éclat de rire qu’à un cri d’effroi.

Sur la table, des gâteaux déposés par des amis israéliens, comme famille.

Des messages accumulés sur nos téléphones, d’ici et de là.

Dans ce chaos, chacun pense à l’autre.

La solidarité n’est pas un slogan.

C’est un réflexe profond, universel.

Ma fille apprend vite.

Missiles balistiques.

Super Sonic.

Roquettes.

Drones.

Elle connaît la carte des menaces mieux que certains adultes.

Et pourtant, elle rit encore.

Nous décidons finalement de partir par l’Égypte.

Direction Taba, puis Athènes.

Sur l’autoroute, les sirènes retentissent.

Impossible de s’arrêter.

On continue.

Dans le taxi, je la prépare doucement.

Je lui explique que, parfois, dans certains endroits du monde, il vaut mieux ne pas dire immédiatement que nous sommes juives. Non par honte. Par nécessité.

Parce que son identité sera une stratégie avec laquelle elle devra composer toute sa vie.

Je ne lui transmets pas la peur.

Je lui transmets la conscience.

Je détourne le regard une seconde pour parler au chauffeur.

Et je l’entends sangloter.

Tout sort d’un coup.

La fatigue.

Le manque de la maison.

La tension accumulée.

Elle a tenu pour moi.

Je suis d’une fierté absolue.

Elle pleure quelques minutes.

Puis elle s’endort contre moi.

Moi qui pensais que le trajet entre Tel Aviv et Eilat serait la partie la plus impressionnante — les alarmes, l’impossibilité de s’arrêter sur une autoroute lancée à pleine vitesse — je me trompais.

Le passage en Égypte commence presque banalement.

À Eilat, quelques guichets improvisés.

25 dollars pour le visa.

Un tampon.

Puis un couloir étrange à traverser à pied.

Quelques mètres seulement.

Et l’on passe d’un pays à l’autre.

Une transition presque irréelle.

Mais le voyage ne fait que commencer.

Nous attendons près de trois heures dans un taxi collectif, gelées entre le désert et les montagnes.

Puis la route commence.

Une route étroite, tortueuse, creusée dans la roche.

Les phares éclairent des camions renversés sur le bas-côté, abandonnés là depuis plusieurs jours après accidents.

Le chauffeur, emmitouflé comme un Bédouin du désert froid, conduit la fenêtre ouverte.

Dehors, il fait moins six.

Je n’ose pas lui demander de fermer.

Je me dis que cet air glacé est peut-être ce qui le maintient concentré sur cette route dangereuse.

Finalement, l’aéroport de Taba apparaît dans la nuit.

Tout se déroule avec une simplicité presque déroutante.

Les passagers — beaucoup d’Israéliens qui quittent provisoirement le pays, par trop de tout — avancent calmement.

Après deux heures de retard, parfaitement prévisibles pour un charter improvisé, l’avion décolle.

Direction Athènes.

À notre arrivée, une rumeur circule : l’Iran aurait tenté d’attaquer la Grèce.

Pendant ces jours suspendus, j’ai aussi découvert autre chose.

Les opinions politiques peuvent parfois brouiller le sens de la mesure.

J’ai vu des personnes que j’aime analyser ces événements au nom de principes abstraits, comme si les principes pouvaient rester intacts quand la survie est en jeu.

C’est toujours plus simple de juger à distance.

Mais quand un régime enferme les femmes, finance des guerres par procuration et promet l’anéantissement d’un autre peuple, les principes doivent parfois céder devant la nécessité.

Il est difficile de comprendre que certaines femmes libres puissent condamner les moyens alors même que la finalité — la libération de millions d’autres femmes — est en jeu.

L’histoire est rarement propre.

Elle avance avec des choix imparfaits.

La géopolitique s’écrit dans les livres.

Mais l’Histoire, la vraie, s’apprend parfois dans un escalier d’hôtel, une sirène au loin, et une petite main qui vous serre la vôtre en vous disant :

« Maman, n’aie pas peur. »

État transitoire permanent

Il vit depuis longtemps avec une épée invisible au-dessus de la tête.

Une lame ancienne, forgée il y a bientôt vingt ans, qui n’a jamais vraiment cessé de vibrer. Elle ne tombe pas. Elle menace. Elle rappelle. Elle exige une vigilance constante, une façon particulière de respirer, de se projeter, de faire ses valises.

Il y a des pays qu’on ne traverse pas.

Des frontières qu’on ne regarde qu’en rêve.

D’autres qu’on atteint à condition de prévenir, d’attendre, d’obtenir un feu vert écrit, poli, administratif, inhumain.

Ce printemps-là, Istanbul était à notre portée.

Presque un miracle géographique.

À l’aéroport, tout a commencé par un retard. Un de ces petits accidents domestiques qui ressemblent à de la négligence mais qui, parfois, savent. 

Il fallait être là plus tôt que notre habitude familiale ne le permet. 

Les bagages n’ont pas suivi. L’avion non plus. On a substitué nos billets. Un autre horaire. Un autre souffle.

Et ce temps prolongé nous a conduits lentement vers la sécurité.

La file était si longue. La fatigue, déjà là.

Les passeports sont passés de main en main, centralisés à mon près puis au bout des doigts du douanier.

Il contrôle laconiquement. Celui de ma fille. Le mien.

Puis le sien.

Un silence.

Une phrase neutre, presque cérémonieuse : «Veuillez me suivre, Monsieur.»

Alors, il est parti avec eux.

Et moi, je suis restée.

Je suis restée avec trop de sacs, trop de poids, trop de pensées.

Son baluchon sur les épaules — l’ordinateur, le travail, la vie comprimée dans quelques kilos — et par-dessus le cartable de ma fille. Elle s’est allongée sur le sol, vidée. Les dalles froides sous son corps d’enfant. Et l’attente, interminable, qu’elle côtoie si bien déjà.

Il pouvait encore écrire.

Des messages succincts, retenus.

Puis cette phrase, qui n’était pas une épouvante, mais un pressentiment :

« Je crois qu’on m’emmène. »

On ne lui disait rien.

Rien à expliquer, rien à comprendre.

Juste avancer.

Dans la fourgonnette censée le mener à l’OPJ, soudain, au milieu du brouillamini, du cœur et de l’esprit. Un homme aux dreadlocks, à la douceur inattendue, qui l’aborda à la façon dont on se rebiffe un peu lorsque l’on reconnaît l’injustice avant même de la nommer.

— Qu’est-ce qui t’arrive mon frère?

Il s’est surpris à raconter. Calmement. Le passé judicaire. Les autorisations. Les contraintes. La dette. Les remboursements réguliers. Cette vie au pas compté, consentie, surveillée.

L’agent a insisté. Il a cherché. Un dimanche. Des numéros impossibles. Des bureaux fermés. Et pourtant, un fil a répondu. Une voix. Une confirmation. Oui, il paie. Pas de risque de fuite, il peut s’envoler.

Pendant ce temps, de mon côté du monde, il fallait décider.

Aller ou rester.

Protéger l’enfance ou partager la souffrance.

Choisir le combat.

Nous avons avancé vers l’avion sans lui.

Ma fille m’a demandé ce qui se passait.

Je lui ai répondu qu’on irait toutes les deux, que la tristesse n’avait pas à gagner aujourd’hui.

Elle pleurait sans bruit.

Avec une dignité immense.

Les larmes coulaient, mais elle les tenait, comme on tient une promesse.

— T’inquiète pas, maman. On va s’amuser.

J’ai écrit. Des mots que l’on inscrit quand on se sent coupable d’aimer la joie autant que la loyauté. Que je suis là. Qu’on est là. Que je dois l’emmener. Qu’on avisera.

Installées dans l’avion, un masque sur mon âme étranglée.

Et là, cette question, nette, implacable, d’une enfant devenue trop lucide, trop tôt :

— Maman ? 

— Oui mon amour.

— Dis-moi maintenant. Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’ai cherché des mots qui n’abîment pas.

Des mots pour parler d’argent, de structures lointaines, de frontières fiscales, de lignes floues entre l’intelligence et la faute.

Des mots pour expliquer qu’autrefois, certains choix semblaient possibles.

Et que le temps, lui, n’oublie jamais.

Elle savait déjà un peu.

Depuis longtemps.

Mais entendre, c’est autre chose.

Je lis : « Chérie, j’arrive ! »

Alors tout a cédé.

Nos épaules. Nos digues.

Et puis il est entré

Essoufflé. Libre.

Présent, peut-être plus que depuis longtemps.

Nous sommes partis ensemble.

La Perle du Bosphore nous tendait les bras.

Et avec elle, cette certitude fragile et précieuse : il y a des voyages qui commencent quand on n’embarque pas et l’on manquerait le tour du monde s’il le fallait, rien que pour se tenir droit sous un regard qui grandit.

Ce texte est une autofiction.

Un territoire instable où le réel n’est pas nié, mais travaillé. Où l’intime cesse d’être une confession pour devenir une matière littéraire.

Il y a quelques années, j’ai publié un premier roman.

Un livre cru, directement branché sur la douleur. Mon histoire, mes failles, mes tempêtes. Vous y êtes allés nombreux. Vous l’avez lu vite, intensément, parfois comme on regarde un accident sans pouvoir détourner les yeux. Vous avez commenté, questionné, pris position. Le malheur, surtout quand il est réel, appelle toujours le public.

Il y a quelques mois, un autre roman est sorti.

Un livre plus dense, plus structuré, plus exigeant.

Un texte qui ne se contente pas de raconter ce qui fait mal, mais qui tente de comprendre pourquoi, comment, jusqu’où. Un livre qui m’a demandé plus que du courage : de la pensée, de la rigueur, une vraie plongée intérieure. Un livre qui appelle du temps, de la disponibilité, une forme de silence du cœur.

Mes amis l’ont moins lu.

Ou pas vraiment.

Pas jusqu’au bout.

Pas avec ce même appétit.

Pourquoi ?

Parce que l’âme humaine est ainsi faite : elle se nourrit volontiers du réel souffrant, beaucoup moins de la complexité. Elle aime l’œuvre quand elle est identifiable, presque voyeuriste. Elle se désintéresse dès que la littérature cesse de livrer des clés faciles et exige autre chose que de l’empathie immédiate.

Lire un malheur, c’est confortable.

Lire une pensée l’est moins.

Alors ce texte, vous l’aimerez sans doute. Il s’ancre dans le réel, il touche à ce qui tremble, à ce qui inquiète. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas là que tout se joue. Le plus édifiant réside souvent dans ce qui ne se crie pas, mais qui retient ses larmes à l’instant du départ.

L’avion a décollé, je suis restée en transit, à l’endroit d’où l’on ne revient pas, cet endroit transitoire permanent d’où je vous écris.

Babtous fragiles

On les appelle babtous fragiles.


Tu sais, ceux qui, dans la file d’embarquement d’un avion pour lequel tu t’es offert un fast track à 12 balles, soupirent très fort. Ils roulent des yeux. Ils lâchent des pfff et des hm hm. Ils produisent toute la gamme des onomatopées passives-agressives.
Mais ils ne disent rien. Jamais.
Le babtou fragile ne conteste pas. Il souffre en silence. Avec dignité. Et démission.

Définition du babtou fragile :
un être poli jusqu’à l’effacement,
convaincu que le conflit est vulgaire, que la fermeté est suspecte, que le ton monte toujours “trop vite” et qu’au jeu de la joute — dont il est pourtant l’héritier — il est toujours perdant,
qui préfère écrire un mail très long plutôt que dire une phrase très courte,
qui confond calme et anesthésie,
et qui croit profondément que la vie finira par s’excuser…

Mon ami est allé entraîner à la boxe au GIGN.
Rien que cette phrase respire la discipline, la sueur et le sérieux.

Il me dit que les mecs sont excellents, carrés, ultra-préparés. Que l’endroit m’aurait plu. Évidemment. J’aime les lieux où l’on s’exerce à mourir dans un pays à la traîne qui s’indigne surtout pour des détails.

Et puis il me raconte l’intervention grandiose de l’un d’entre eux à Marignane.
Je l’écoute. Concentrée. Admirative.
Et soudain, je dis :

Marignane… 1994 ?

On a ri.

Parce que c’est une des grandes marques de fabrique estampillées Babtou : les unités d’élite ont une anecdote. Une vraie. Une massive. Une gravée dans le marbre. Une qu’on peut dater sans trembler. Après ça, plus rien. Pas par manque de niveau — ils sont parfois redoutables — mais parce que le pays est d’un calme presque insolent. Un calme qui transforme l’expérience en objet rare, cher, quasi muséal.

À l’Est ou ailleurs, les forces spéciales empilent les missions.
Chez nous, on cumule les procédures, les répétitions, les simulations.
De la très haute couture opérationnelle, portée sur un territoire où l’adrénaline sort surtout le samedi soir, après deux verres tiédis par l’ennui et un débat de comptoir entre deux types qui confondent indignation et pensée, mais se vivent philosophes.

Vu de l’extérieur, ça ne rassure pas, ça amuse.
Le sang-froid passe pour de la mollesse clinique.
La retenue pour une peur bien élevée.
L’absence de chaos pour une absence de nerfs, voire une incapacité structurelle à s’affirmer.
Et certains finissent par intégrer l’idée qu’on peut parler au Français de haut, le tester, le provoquer — sans réaction notable, à part un communiqué très bien rédigé.

Je l’ai entendu à Vitry-sur-Seine.
Un garçon radicalisé, sûr de lui, parfaitement à l’aise. Français, mais par conscience jamais inclus dans le “nous”. Systémiquement dangereux et pourtant individuellement chaleureux.
Il lâche babtou fragile comme un diagnostic médical, puis précise tranquillement :
« On leur a fait le Bataclan, ma sœur. »

Il ne s’inclut pas. Il observe. Il commente. Il surplombe.
Pas comme un crime.
Comme une démonstration.
Une performance.
Une animation nationale.
Histoire que même les flics, même les militaires, aient enfin un souvenir professionnel.

Pendant que nos unités répètent, peaufinent depuis trente ans — avec cette obsession très française de la perfection inutile — pour leur prochaine grande anecdote, d’autres racontent déjà la nôtre.

Ils la simplifient.
Ils la caricaturent.
Ils la recyclent.

Et tandis que ça maugrée dans les files d’attente,
le monde a parfaitement compris
qu’on ne mordait pas.

Posséder, est-ce cruauté?


Posséder.

Le mot claque comme un verrou.

Il a la brutalité d’un geste instinctif : refermer la main, tenir, retenir et serrer… bien fort.

Il présume qu’aimer, c’est cela : prendre et absorber.

Mais posséder n’est jamais neutre.

Accaparer, c’est une forme de cruauté —enserrer entame l’autre, mais c’est avant tout soi que l’on rétrécit en silence.

Car celui qui veut régner confond l’amour avec la peur.

Il amalgame la présence avec l’emprise, le désir avec l’appropriation.

Il estime que l’autre lui appartient parce qu’il l’aime.

Alors que c’est précisément parce qu’il l’aime… qu’il ne peut le claquemurer.

La brutalité envers l’autre est simple à appréhender : vouloir réduire un être vivant à la taille de son propre besoin.

Exiger la totalité, l’exclusivité, la fusion, en oubliant que notre semblable respire aussi hors de nous.

Croire que l’amour se prouve par la fermeture — alors que l’amour ne survit que dans l’ouverture.

Mais le sadisme envers soi est plus subtil, plus tragique :

Contrôler, c’est renoncer à la grandeur que l’on porte en soi.

C’est se mutiler.

Il n’est nul besoin d’être mauvais pour être féroce ; il suffit de céder à la facilité de la mainmise, au réflexe primitif qui murmure :

« S’il/elle m’échappe, je meurs. »

La possession endort.

Elle tue l’envie.

Elle tue la surprise.

Elle tue la part de soi qui pourrait devenir immense.

La possession, oui, est une cage dont on croit garder la clé — mais où l’on se retrouve piégé à deux.

La véritable humanité commence quand il résiste à cette pente : quand il choisit le calme plutôt que l’instinct, la conscience plutôt que la crainte, la liberté plutôt que la prise.

Être humain, ce n’est pas aduler sans violence intérieure ; c’est savoir mettre à profit cette animalité.

Transformer la jalousie en vigilance.

Transmuter l’anxiété en courage.

Faire du besoin miséreux une sagesse du regard.

Distinguer l’autre non en propriété, mais en miracle renouvelé.

Disposer de… n’a jamais rendu personne heureux.

Choisir, si.

Se laisser étreindre, surtout.

Le couple idéal n’est pas celui qui se claustre, qui se barricade pour ne faire qu’un et parer la menace.

C’est celui qui reste deux, qui tremble encore, qui se dévore des yeux dans le risque, qui se rencontre dans l’espace fragile où chacun pourrait partir… et ne part pas.

L’amour n’a pas besoin d’un cadenas.

Il a besoin d’un souffle.

D’un vide minuscule où peut circuler l’humanité.

Alors la question n’est plus :

« Quand l’autre m’appartiendra-t-il ? »

La seule question valable est :

« Suis-je de force à aimer sans devenir affreux ?

Suis-je capable de le vouloir sans le capturer ? »

Celui qui répond oui devient plus grand que ses pulsions, plus vaste que sa terreur, plus Homme que son état.

Et là seulement, le monde peut trembler.

Et face à cet homme qui se débat avec son propre vertige… Il y a elle.

Elle qui ne cherche ni cadenas ni reddition, mais une paix suffisamment immense pour y poser son cœur sans craindre de le voir se fissurer.

Ce qu’elle ressent quand elle le déçoit, quand elle le peine, quand elle le contrarie, ce n’est pas un simple pincement :

c’est une déflagration intime.

Une chute libre dans un vide intérieur où elle perd ses repères.

Elle s’efforce sans relâche d’être la meilleure version d’elle-même :

elle s’adapte, elle retient, elle s’ajuste, elle filtre, elle anticipe.

Et lorsque malgré tout il reste insatisfait, la pression devient un poids qui l’écrase : un chagrin immense, une frustration qui la désosse.

Mais elle ne peut pas se tordre au point de se trahir.

Elle a ses fragilités, précieuses comme des fissures dans un cristal :

sa capacité d’aimer spontanément, son élan d’aller droit, comme un petit taureau fonçant vers la lumière.

Il voudrait la corriger — parfois.

Mais il doit surtout l’aimer avec ces aspérités, ou renoncer.

Parce que sa vérité ne se négocie pas : elle se reçoit.

Sa grand-mère lui aurait -dit-on- soufflé un secret ancien :

« Tu sauras que c’est le vrai amour, lorsque tu aimeras aussi les défauts de l’autre. »

Elle y croit encore.

Elle y croit pour lui.

Il n’est pas invisible pour elle : il est la présence la plus vive, celle qu’elle protège plus que tout.

Elle veille sur ses émotions comme sur un vase fragile, elle tempère son propre tumulte, elle freine son feu.

Car oui, elle est un ouragan qui a appris à ne rien détruire — un brasier qui se contient pour ne brûler personne.

Et pourtant, c’est à lui — à lui seul — qu’elle a montré son vrai visage.

Elle qui se protège toujours, se cache, se verrouille, s’est laissée voir entièrement, dans sa nudité la plus abrupte.

Alors oui, elle a peur.

Peur des brusques marées intérieures.

Peur d’être rejetée sans avertissement.

Peur de ce qui pourrait se casser, en elle comme en lui.

Peur — surtout — de le perdre.

Quand un mot la brusque, elle souffre ;

quand elle le froisse, elle suffoque.

Ce qu’elle veut construire l’enfièvre, mais seulement avec lui.

Elle le ramène toujours à elle, elle se ramène toujours à lui 

Impulsivement,

par loyauté,

par amour.

Pas pour posséder : pour ne pas s’égarer.

Il ne voit pas toujours combien elle s’accorde à lui, combien chacun de ses gestes est une couture délicate qui maintient le lien.

Qu’il prenne en compte cette sensibilité brute, indomptée :

si elle le désenchante, si elle le mécontente, son monde intérieur se réduit en cendres.

Car elle, elle est un feu qui s’arrose lui-même pour ne rien ravager.

Mais un feu que l’on empêche de brûler finit par s’étouffer.

Et s’il s’étouffe, ce n’est pas seulement elle qui s’éteint :

c’est tout ce qu’ils pourraient devenir ensemble.

Il y a elle, il y a lui. C’est une loi universelle. 

Posséder, alors, n’est plus que cruauté :

un feu indolemment assassin, celui qu’elle asphyxiait, insolemment retourné contre eux pour les étrangler, 

un feu qui prétend aimer mais qui finit par consumer ce qu’il voulait protéger. 

La tête de l’année

Lorsque D.ieu a façonné le monde, Il a commencé par la rigueur, le Din. Parce qu’un projet ne tient pas debout sans structure. Toutefois, très vite, Il y a ajouté la miséricorde, le Hessed. Car un monde trop raide se brise.

Est-ce supposer que D’ieu, le tout puissant s’était trompé de plan? 
Évidemment non, puisqu’il est absolu : un visionnaire sans délimitation de sa vue, ni dans le temps, ni dans l’espace. 

Entendons-nous ainsi: ce récit est bien plus qu’un souvenir biblique, c’est une pédagogie. Tout ce que tu entreprends, entame-le avec rigueur — ton mariage, ton projet d’entreprise, ta remise en forme, ton étude). Puis, ajoute la souplesse, adoucis-en l’aura. Comme un architecte qui dessine au millimètre, mais qui sait, au moment de bâtir, laisser entrer la lumière.

C’est peut-être pour cela que Yossef HaTsadik, devenu maître d’un empire entier, a été appelé « le juste ». Non pas parce qu’il gouvernait avec froideur, mais parce qu’il rêvait chaque nuit d’un monde meilleur. 
L’équilibre rare : la force du cadre et l’élan du cœur.

Roch Hachana nous offre ce double mouvement. On dessine l’année qui s’ouvre, on trace ses contours: nos desseins. 
Puis, à son tour Kippour intervient et nous incite à regarder nos failles — non pour nous abattre, mais pour les transformer en tremplin. Ce n’est pas un temps de découragement : c’est une école d’optimisme.
C’est un moment de collectivité imposé, car la clémence n’est jamais une affaire privée. L’année qui vient ne se construira pas sans l’autre, sans cette interaction sociale qui nous ramène, toujours, à notre humanité partagée.

La création du monde par le grand Manitou s’achève par ce mot : Laassot — faire. 
Alors fais, essaye, même si tu échoues, même si tu pèches. Adam-lui- a dévoré la pomme, puis il a eu l’humilité de se l’avouer : « J’ai mangé ». 
Voilà la vraie leçon : mieux vaut tenter, maladroit, asservi à ses inconstances, ses inconsistances et l’envie, puis se corriger, que de rester pétrifié dans l’illusion d’exister. L’essentiel n’est pas d’être parfait, mais de continuer à avancer, fragile, sincère et volontaire.

Alors, en ce Roch Hachana, souviens-toi : chaque homme, chaque femme est recréé(e). Et puisque D.ieu te confie à nouveau la vie, avec la douceur du miel et ce message discret : « mieux vaut avancer vacillant, mais les yeux tournés vers le haut, que de briller au sommet, en contemplant sans progrès, ceux qui s’échinent depuis en bas », sers-la. Écris l’année avec ta tête, signe-la avec ton âme.

Shana Tova, qu’elle soit ornée de justesse et de gentillesse. En ces instants, nous en avons tant besoin.

Origami affectif

Je l’ai entendue murmurer derrière la porte. Pas assez fort pour les murs, mais juste ce qu’il faut pour que le battement d’un cœur maternel saisisse tout.

Elle parlait à son nounours. Celui qui représente notre complicité. 

Assise sur le bord de son lit, les genoux relevés et serrés, le front grave, le regard lumineux.

— Tu n’répètes rien, hein, toi ? C’est pour ça que j’t’adore. Parce que tu ne dis jamais rien. 

Moi j’l’aime, David. Il est gentil, à la cantine il nous fait rire tout le temps, il travaille bien à l’école, il est très beau, même s’il a les cheveux trop longs. Et j’l’aime même quand il ne fait rien. C’est grave, tu crois ? J’ai des guili, guili dans mon ventre.

Je suis restée là, en apnée. Un instant suspendu entre le sourire et les larmes. Entre la douceur de son monde et la violence du nôtre.

Quelques jours plus tôt, elle l’avait confié à une copine. 

« Je suis amoureuse de David. » Elle l’avait soufflé comme on délivre un secret au vent. Et la copine, intronisée messagère, coquine en chef, l’avait réédité à la récréation, avec la fierté naïve des enfants qui jouent à la vérité.

David avait pleuré. Gêné, dépassé. Les larmes d’un garçon de six ans qu’on pousse dans une scène dont il ne sait appréhender le texte.

Ma fille, elle, s’est sentie responsable. Foudroyée de honte. Elle voulait partir. Quitter l’école, s’effacer du monde. Elle s’est approchée de la sortie, la tête courbée vers ses pieds. L’agent de sécurité, de mes amis, l’avait interceptée pour lui demander quelques comptes. Elle avait rétorqué qu’elle s’en allait, qu’elle ne pourrait plus revenir à l’école.

Il l’a rattrapée comme on rattrape un petit oiseau.

Puis la directrice -qui par joie passait par là- est arrivée, un peu surprise, un peu fatiguée, mais en tout temps capable d’autorité tendre. 

Informée, elle a pris ma fille par la main et l’a conduite jusqu’à David. 

Il sanglotait encore.

— Pourquoi tu pleures, toi ? a-t-elle demandé fermement.

Il n’a pas su traduire son embarras. Alors elle a ajouté, comme un trait d’or sous une égratignure :

— Un jour -tu verras- tu pleureras pour qu’elle t’aime.

Et à ma fille :

— Allez, va jouer, ma puce.

Ce jour-là, quelque chose s’est déplié en moi. Une gratitude encore plus personnelle pour cette femme, déjà si méritante à mes yeux, si humaine. Cette façon de nommer la beauté d’un cœur d’enfant, au lieu de la corriger.

Et maintenant, derrière la porte, je l’écoute. Elle continue son dialogue.

— Et puis j’le dirai plus jamais à personne, tu m’entends ? C’est un sentiment pour moi toute seule. Et toi aussi, tu ne dis rien, sinon j’te donne plus de cookies.

À nouveau, je retiens un rire, puis une larme. Je pense à toutes les choses que je n’ai pas su prononcer à son âge. À tous les mots dérobés que je n’ai pas osé plier dans mes poches. Elle, elle les nomme. Elle les exprime. Elle les vit déjà avec une délicatesse presque insoutenable.

Un jour, elle oubliera cette histoire. Peut-être.

Mais moi, je m’en souviendrai toujours. Comme d’un pli minuscule dans le tissu de son enfance. Un origami affectif. Une petite forme précieuse, trop fragile pour être exposée, mais assez forte pour tenir toute une vie dans le creux du cœur.

Le lendemain soir, au coucher, elle a remis à ma garde le fond de sa jolie « âme » en construction :

 — Maman, comment on sait lorsque l’on est amoureuse ?

— C’est quelque chose d’inexplicable Chérie, ça rend timide et rêveuse et puis surtout mon amour, ça doit rendre heureuse.

— Maman ?

— Oui mon trésor !

— Je crois que je suis amoureuse.

Et le mot a rebondi dans l’obscurité comme une bulle de savon. « Amoureuse ». Cette locution qu’on ne comprend qu’en l’énonçant doucement. Pas pour les grands. Pour soi.

Elle ressent qu’un autre existe et que ça la fait exister aussi. Elle entre dans le vertige de l’attachement, dans la mise en jeu de l’image de soi. Et déjà, sans le savoir, elle renonce un peu à être le centre du monde. Elle tourne son regard dehors. Vers quelqu’un qui ne lui doit rien. 

C’est une forme de liberté, déjà.

Et si ça fait peur aux adultes, c’est peut-être parce qu’on y reconnaît quelque chose de nous. Une faille, une intensité, un vertige premier. Cet amour-là n’est pas prématuré. Il est pur. Non pas candide, mais authentique. L’amour à cinq ans n’est pas un mensonge miniature. C’est une vérité à hauteur d’enfant.

Qu’elle est vivante. Vibrante. Capable d’éprouver un amour sans rien attendre. Juste pour le frisson de se rencontrer, de vivre un peu plus fort à travers l’autre. Elle entre dans le monde par la grande porte : celle de la passion. Elle choisit, elle projette, elle ressent — et déjà, elle accepte que l’autre n’éprouve peut-être pas pareil. C’est immense, à six ans.

Elle est libre, aussi. Autorisée à poser ses yeux à l’extérieur. À délaisser le giron, à se délier un instant de l’amour parental. C’est le signe que son monde intérieur est habité et en aucun cas clos. Elle ose l’altérité.

Et puis il y a son empathie. Elle ne s’apitoie pas parce qu’il l’a rejetée. Elle pleure parce qu’il a pleuré. 

Elle voulait disparaître, non pas par orgueil blessé, mais par chagrin pour lui. Ce que d’autres mettent toute une vie à concevoir, elle le discerne déjà, sans discours.

Ce n’est pas l’Œdipe, ce n’est pas du mimétisme. C’est un origami affectif. Un de ces moments précis où l’âme d’un enfant se plie et se déplie avec soin, pour apprendre à aimer sans se froisser.

Un jour, elle oubliera peut-être cette histoire.

Mais moi, non.

Je la garderai dans mon cœur comme un petit drapé précieux. Une figure simple et sacrée. L’amour, à six ans, dans toute sa vérité. Plus absolu que ce que bien des adultes appellent ainsi. Plus digne, aussi. Parce qu’elle l’a vécu avec la gravité des grandes choses.

Et moi -j’ai cette chance infinie- je l’ai entendue.

Shiraz et Ispahan

Toute lumière a son origine dans une rupture. Que celle-ci libère le peuple d’Iran de ses chaînes, sans plus jamais enchaîner son âme.

Chaque minute d’apaisement est une minute de trop pour ceux qui saignent encore, bâillonnés derrière les murs d’un régime qui ne tient debout que par la peur, la censure, la matraque et le deuil.

Ce cessez-le-feu est un poison lent.
Il ne pacifie rien. Il suspend la douleur.
Il donne au régime le temps de se réorganiser, de réprimer en silence, de tuer sans bruit.

Les Mollahs doivent tomber. Le peuple iranien ne peut plus, ne doit plus, être laissé seul entre leurs griffes. Nous ne pouvons pas tourner la tête, allumer nos écrans, commenter l’histoire comme si elle ne brûlait pas encore.
La sédition est une obligation, il faut l’encourager, la documenter, la financer et l’infiltrer, y participer de toutes nos possibilités.
C’est notre devoir collectif envers l’humanité.

L’Histoire a ses prophètes armés. Et parfois, le fracas d’un acte juste porte plus de paix que mille prières silencieuses.

Gloire aux enfants de Shiraz et d’Ispahan, ceux dont le sang parle la langue des rois, héritiers d’une civilisation millénaire, dignes jusque dans l’oppression, courageux même dans le silence.

Bientôt libres.

Espoir d’un Levant délivré de la terreur ici et ailleurs subtilement manipulée par les mains noires des mollahs, d’un Moyen-Orient où la justice ne se cache plus, où les peuples, tous les peuples, vivent debout.

Le lion fat et la petite souris


Il est des batailles qu’on ne livre pas.

Non par lâcheté, mais par lucidité.

Car certaines murailles sont si hautes, certaines armées si bien équipées, certains coffres si pondéreux, qu’y jeter sa vérité reviendrait à glisser un post-it sous la porte d’une tour de verre.

J’ai rencontré ce mur. J’ai vu l’assurance d’un puissant, cette morgue qui croit que le pouvoir blanchit tout, que la balance de Thémis penche toujours du côté de son or. La loi -m’assure-t-on- ploie comme un réseau sous le vent de ses choix.

Alors j’ai rengainé ma colère, avalé mon amertume, et choisi d’étouffer mon combat.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
Un jour, raconte-t-on, un lion, délivré d’un piège grâce à une souris qui lui avait montré la sortie, refusa de payer sa dette.

— Que vaut ton aide ? railla-t-il. J’ai mes griffes, ma force, ma crinière.
La souris ne répondit rien. Elle s’éloigna, le cœur lourd.
Plus tard, le lion fut pris dans un filet. Cette fois-ci ses pattes, sa robustesse et sa fortune ne purent rien. Et c’est la petite souris, patiemment, obstinément, généreusement, qui rongea les cordes et lui rendit la liberté.

Le plus fort croit toujours que la victoire est dans sa taille. Mais parfois, c’est la mémoire du plus petit, infime mais incorruptible, qui décide de l’issue.

Le colosse fut sauvé.

Il put recommencer à bomber le torse. Mais qu’il s’en souvienne : la grandeur qui écrase finit toujours par trébucher sur ce qu’elle croyait insignifiant.

Et l’histoire le murmure à présent : nul géant n’est si grand qu’il puisse oublier sa petitesse originelle. 

La louve de braise et le loup d’acier

On raconte qu’au cœur d’une forêt que les hommes ont oubliée, vivait une Louve aux yeux d’amazonite.
Affable, toujours. On l’apercevait souvent s’adressant aux oiseaux, sacrifiant ses vivres au bonheur des écureuils, riant avec les cerfs à gorge déployée, aux matins perlés de rosée. 
Mais jamais, ô grand jamais, la louve ne se livrait. Tout ce qu’elle donnait aux autres était choisi, mesuré, offert comme un bouquet fermé. Ainsi, nul ne pouvait lire, sous la fourrure, les vieilles plaies, les failles et les secrets.

Jusqu’à ce soir d’hiver où, parmi les sapins immobiles, apparut un Loup.
Pas un loup ordinaire. Sa silhouette avait la droiture des arbres centenaires, ses gestes la précision d’une lame qui ne tremble pas. Chaque pas qu’il posait sur la neige semblait pesé par l’honnêteté-même. 
La Louve le vit, et sut qu’il ne mentirait jamais. Lui la fuya; pourtant, à peine son âme l’avait-elle discernée entre les bosquets, qu’il sut qu’elle ne trahissait pas. Elle était incorruptible, pour toujours et sans retour.

Il rebroussa son chemin et frotta le bout de son museau contre la gorge serrée de sa bien-aimée.

C’est alors que pour la première fois, elle ouvrit son cœur.
Elle lui donna son ventre chaud les nuits de gel, ses oreilles attentives, et même le chemin secret vers la source claire qu’elle gardait pour elle seule depuis tant de temps. Il lui offrit l’abri d’une épaule solide, et cette certitude rare : dans la tempête, il resterait debout.

Mais le Loup portait en lui une rigueur qui ne pliait pas. Toujours plus haut. Toujours plus loin. Toujours plus fort.
Les fruits qu’elle rapportait n’étaient jamais tout à fait mûrs. Les rivières qu’elle découvrait, jamais assez profondes.

Un jour, alors qu’elle revenait d’une chasse lointaine, haletante et joyeuse, elle le vit laisser un Renard s’approcher… et planter ses crocs dans son flanc. Pas pour la tuer. Non. Simplement pour tester la résistance de sa peau.

Elle poussa un hurlement de chagrin, qui retentit à travers les bois. Sa dignité s’emietta comme des braises après un grand feu. Mais elle ne partit pas.
Elle resta, loyale, malgré la plaie. Parce qu’aimer, pour elle, n’était pas compter les coups reçus, mais se souvenir des promesses faites.

Le Loup, parfois, croit sentir encore l’odeur de son sang sur la neige. La Louve, elle, porte toujours une entaille sur le cœur… mais tourné vers lui.

Et les anciens de la forêt murmurent encore cette morale :

La vraie force n’est pas de quitter pour se protéger, mais de rester fidèle à ce qu’on a choisi d’aimer.
C’est là que réside la liberté de la louve aux yeux d’amazonite, en symbole de sa paix intérieure autant que de son courage de ne jamais se défiler.