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État transitoire permanent

Il vit depuis longtemps avec une épée invisible au-dessus de la tête.

Une lame ancienne, forgée il y a bientôt vingt ans, qui n’a jamais vraiment cessé de vibrer. Elle ne tombe pas. Elle menace. Elle rappelle. Elle exige une vigilance constante, une façon particulière de respirer, de se projeter, de faire ses valises.

Il y a des pays qu’on ne traverse pas.

Des frontières qu’on ne regarde qu’en rêve.

D’autres qu’on atteint à condition de prévenir, d’attendre, d’obtenir un feu vert écrit, poli, administratif, inhumain.

Ce printemps-là, Istanbul était à notre portée.

Presque un miracle géographique.

À l’aéroport, tout a commencé par un retard. Un de ces petits accidents domestiques qui ressemblent à de la négligence mais qui, parfois, savent. 

Il fallait être là plus tôt que notre habitude familiale ne le permet. 

Les bagages n’ont pas suivi. L’avion non plus. On a substitué nos billets. Un autre horaire. Un autre souffle.

Et ce temps prolongé nous a conduits lentement vers la sécurité.

La file était si longue. La fatigue, déjà là.

Les passeports sont passés de main en main, centralisés à mon près puis au bout des doigts du douanier.

Il contrôle laconiquement. Celui de ma fille. Le mien.

Puis le sien.

Un silence.

Une phrase neutre, presque cérémonieuse : «Veuillez me suivre, Monsieur.»

Alors, il est parti avec eux.

Et moi, je suis restée.

Je suis restée avec trop de sacs, trop de poids, trop de pensées.

Son baluchon sur les épaules — l’ordinateur, le travail, la vie comprimée dans quelques kilos — et par-dessus le cartable de ma fille. Elle s’est allongée sur le sol, vidée. Les dalles froides sous son corps d’enfant. Et l’attente, interminable, qu’elle côtoie si bien déjà.

Il pouvait encore écrire.

Des messages succincts, retenus.

Puis cette phrase, qui n’était pas une épouvante, mais un pressentiment :

« Je crois qu’on m’emmène. »

On ne lui disait rien.

Rien à expliquer, rien à comprendre.

Juste avancer.

Dans la fourgonnette censée le mener à l’OPJ, soudain, au milieu du brouillamini, du cœur et de l’esprit. Un homme aux dreadlocks, à la douceur inattendue, qui l’aborda à la façon dont on se rebiffe un peu lorsque l’on reconnaît l’injustice avant même de la nommer.

— Qu’est-ce qui t’arrive mon frère?

Il s’est surpris à raconter. Calmement. Le passé judicaire. Les autorisations. Les contraintes. La dette. Les remboursements réguliers. Cette vie au pas compté, consentie, surveillée.

L’agent a insisté. Il a cherché. Un dimanche. Des numéros impossibles. Des bureaux fermés. Et pourtant, un fil a répondu. Une voix. Une confirmation. Oui, il paie. Pas de risque de fuite, il peut s’envoler.

Pendant ce temps, de mon côté du monde, il fallait décider.

Aller ou rester.

Protéger l’enfance ou partager la souffrance.

Choisir le combat.

Nous avons avancé vers l’avion sans lui.

Ma fille m’a demandé ce qui se passait.

Je lui ai répondu qu’on irait toutes les deux, que la tristesse n’avait pas à gagner aujourd’hui.

Elle pleurait sans bruit.

Avec une dignité immense.

Les larmes coulaient, mais elle les tenait, comme on tient une promesse.

— T’inquiète pas, maman. On va s’amuser.

J’ai écrit. Des mots que l’on inscrit quand on se sent coupable d’aimer la joie autant que la loyauté. Que je suis là. Qu’on est là. Que je dois l’emmener. Qu’on avisera.

Installées dans l’avion, un masque sur mon âme étranglée.

Et là, cette question, nette, implacable, d’une enfant devenue trop lucide, trop tôt :

— Maman ? 

— Oui mon amour.

— Dis-moi maintenant. Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’ai cherché des mots qui n’abîment pas.

Des mots pour parler d’argent, de structures lointaines, de frontières fiscales, de lignes floues entre l’intelligence et la faute.

Des mots pour expliquer qu’autrefois, certains choix semblaient possibles.

Et que le temps, lui, n’oublie jamais.

Elle savait déjà un peu.

Depuis longtemps.

Mais entendre, c’est autre chose.

Je lis : « Chérie, j’arrive ! »

Alors tout a cédé.

Nos épaules. Nos digues.

Et puis il est entré

Essoufflé. Libre.

Présent, peut-être plus que depuis longtemps.

Nous sommes partis ensemble.

La Perle du Bosphore nous tendait les bras.

Et avec elle, cette certitude fragile et précieuse : il y a des voyages qui commencent quand on n’embarque pas et l’on manquerait le tour du monde s’il le fallait, rien que pour se tenir droit sous un regard qui grandit.

Ce texte est une autofiction.

Un territoire instable où le réel n’est pas nié, mais travaillé. Où l’intime cesse d’être une confession pour devenir une matière littéraire.

Il y a quelques années, j’ai publié un premier roman.

Un livre cru, directement branché sur la douleur. Mon histoire, mes failles, mes tempêtes. Vous y êtes allés nombreux. Vous l’avez lu vite, intensément, parfois comme on regarde un accident sans pouvoir détourner les yeux. Vous avez commenté, questionné, pris position. Le malheur, surtout quand il est réel, appelle toujours le public.

Il y a quelques mois, un autre roman est sorti.

Un livre plus dense, plus structuré, plus exigeant.

Un texte qui ne se contente pas de raconter ce qui fait mal, mais qui tente de comprendre pourquoi, comment, jusqu’où. Un livre qui m’a demandé plus que du courage : de la pensée, de la rigueur, une vraie plongée intérieure. Un livre qui appelle du temps, de la disponibilité, une forme de silence du cœur.

Mes amis l’ont moins lu.

Ou pas vraiment.

Pas jusqu’au bout.

Pas avec ce même appétit.

Pourquoi ?

Parce que l’âme humaine est ainsi faite : elle se nourrit volontiers du réel souffrant, beaucoup moins de la complexité. Elle aime l’œuvre quand elle est identifiable, presque voyeuriste. Elle se désintéresse dès que la littérature cesse de livrer des clés faciles et exige autre chose que de l’empathie immédiate.

Lire un malheur, c’est confortable.

Lire une pensée l’est moins.

Alors ce texte, vous l’aimerez sans doute. Il s’ancre dans le réel, il touche à ce qui tremble, à ce qui inquiète. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas là que tout se joue. Le plus édifiant réside souvent dans ce qui ne se crie pas, mais qui retient ses larmes à l’instant du départ.

L’avion a décollé, je suis restée en transit, à l’endroit d’où l’on ne revient pas, cet endroit transitoire permanent d’où je vous écris.

Babtous fragiles

On les appelle babtous fragiles.


Tu sais, ceux qui, dans la file d’embarquement d’un avion pour lequel tu t’es offert un fast track à 12 balles, soupirent très fort. Ils roulent des yeux. Ils lâchent des pfff et des hm hm. Ils produisent toute la gamme des onomatopées passives-agressives.
Mais ils ne disent rien. Jamais.
Le babtou fragile ne conteste pas. Il souffre en silence. Avec dignité. Et démission.

Définition du babtou fragile :
un être poli jusqu’à l’effacement,
convaincu que le conflit est vulgaire, que la fermeté est suspecte, que le ton monte toujours “trop vite” et qu’au jeu de la joute — dont il est pourtant l’héritier — il est toujours perdant,
qui préfère écrire un mail très long plutôt que dire une phrase très courte,
qui confond calme et anesthésie,
et qui croit profondément que la vie finira par s’excuser…

Mon ami est allé entraîner à la boxe au GIGN.
Rien que cette phrase respire la discipline, la sueur et le sérieux.

Il me dit que les mecs sont excellents, carrés, ultra-préparés. Que l’endroit m’aurait plu. Évidemment. J’aime les lieux où l’on s’exerce à mourir dans un pays à la traîne qui s’indigne surtout pour des détails.

Et puis il me raconte l’intervention grandiose de l’un d’entre eux à Marignane.
Je l’écoute. Concentrée. Admirative.
Et soudain, je dis :

Marignane… 1994 ?

On a ri.

Parce que c’est une des grandes marques de fabrique estampillées Babtou : les unités d’élite ont une anecdote. Une vraie. Une massive. Une gravée dans le marbre. Une qu’on peut dater sans trembler. Après ça, plus rien. Pas par manque de niveau — ils sont parfois redoutables — mais parce que le pays est d’un calme presque insolent. Un calme qui transforme l’expérience en objet rare, cher, quasi muséal.

À l’Est ou ailleurs, les forces spéciales empilent les missions.
Chez nous, on cumule les procédures, les répétitions, les simulations.
De la très haute couture opérationnelle, portée sur un territoire où l’adrénaline sort surtout le samedi soir, après deux verres tiédis par l’ennui et un débat de comptoir entre deux types qui confondent indignation et pensée, mais se vivent philosophes.

Vu de l’extérieur, ça ne rassure pas, ça amuse.
Le sang-froid passe pour de la mollesse clinique.
La retenue pour une peur bien élevée.
L’absence de chaos pour une absence de nerfs, voire une incapacité structurelle à s’affirmer.
Et certains finissent par intégrer l’idée qu’on peut parler au Français de haut, le tester, le provoquer — sans réaction notable, à part un communiqué très bien rédigé.

Je l’ai entendu à Vitry-sur-Seine.
Un garçon radicalisé, sûr de lui, parfaitement à l’aise. Français, mais par conscience jamais inclus dans le “nous”. Systémiquement dangereux et pourtant individuellement chaleureux.
Il lâche babtou fragile comme un diagnostic médical, puis précise tranquillement :
« On leur a fait le Bataclan, ma sœur. »

Il ne s’inclut pas. Il observe. Il commente. Il surplombe.
Pas comme un crime.
Comme une démonstration.
Une performance.
Une animation nationale.
Histoire que même les flics, même les militaires, aient enfin un souvenir professionnel.

Pendant que nos unités répètent, peaufinent depuis trente ans — avec cette obsession très française de la perfection inutile — pour leur prochaine grande anecdote, d’autres racontent déjà la nôtre.

Ils la simplifient.
Ils la caricaturent.
Ils la recyclent.

Et tandis que ça maugrée dans les files d’attente,
le monde a parfaitement compris
qu’on ne mordait pas.

Posséder, est-ce cruauté?


Posséder.

Le mot claque comme un verrou.

Il a la brutalité d’un geste instinctif : refermer la main, tenir, retenir et serrer… bien fort.

Il présume qu’aimer, c’est cela : prendre et absorber.

Mais posséder n’est jamais neutre.

Accaparer, c’est une forme de cruauté —enserrer entame l’autre, mais c’est avant tout soi que l’on rétrécit en silence.

Car celui qui veut régner confond l’amour avec la peur.

Il amalgame la présence avec l’emprise, le désir avec l’appropriation.

Il estime que l’autre lui appartient parce qu’il l’aime.

Alors que c’est précisément parce qu’il l’aime… qu’il ne peut le claquemurer.

La brutalité envers l’autre est simple à appréhender : vouloir réduire un être vivant à la taille de son propre besoin.

Exiger la totalité, l’exclusivité, la fusion, en oubliant que notre semblable respire aussi hors de nous.

Croire que l’amour se prouve par la fermeture — alors que l’amour ne survit que dans l’ouverture.

Mais le sadisme envers soi est plus subtil, plus tragique :

Contrôler, c’est renoncer à la grandeur que l’on porte en soi.

C’est se mutiler.

Il n’est nul besoin d’être mauvais pour être féroce ; il suffit de céder à la facilité de la mainmise, au réflexe primitif qui murmure :

« S’il/elle m’échappe, je meurs. »

La possession endort.

Elle tue l’envie.

Elle tue la surprise.

Elle tue la part de soi qui pourrait devenir immense.

La possession, oui, est une cage dont on croit garder la clé — mais où l’on se retrouve piégé à deux.

La véritable humanité commence quand il résiste à cette pente : quand il choisit le calme plutôt que l’instinct, la conscience plutôt que la crainte, la liberté plutôt que la prise.

Être humain, ce n’est pas aduler sans violence intérieure ; c’est savoir mettre à profit cette animalité.

Transformer la jalousie en vigilance.

Transmuter l’anxiété en courage.

Faire du besoin miséreux une sagesse du regard.

Distinguer l’autre non en propriété, mais en miracle renouvelé.

Disposer de… n’a jamais rendu personne heureux.

Choisir, si.

Se laisser étreindre, surtout.

Le couple idéal n’est pas celui qui se claustre, qui se barricade pour ne faire qu’un et parer la menace.

C’est celui qui reste deux, qui tremble encore, qui se dévore des yeux dans le risque, qui se rencontre dans l’espace fragile où chacun pourrait partir… et ne part pas.

L’amour n’a pas besoin d’un cadenas.

Il a besoin d’un souffle.

D’un vide minuscule où peut circuler l’humanité.

Alors la question n’est plus :

« Quand l’autre m’appartiendra-t-il ? »

La seule question valable est :

« Suis-je de force à aimer sans devenir affreux ?

Suis-je capable de le vouloir sans le capturer ? »

Celui qui répond oui devient plus grand que ses pulsions, plus vaste que sa terreur, plus Homme que son état.

Et là seulement, le monde peut trembler.

Et face à cet homme qui se débat avec son propre vertige… Il y a elle.

Elle qui ne cherche ni cadenas ni reddition, mais une paix suffisamment immense pour y poser son cœur sans craindre de le voir se fissurer.

Ce qu’elle ressent quand elle le déçoit, quand elle le peine, quand elle le contrarie, ce n’est pas un simple pincement :

c’est une déflagration intime.

Une chute libre dans un vide intérieur où elle perd ses repères.

Elle s’efforce sans relâche d’être la meilleure version d’elle-même :

elle s’adapte, elle retient, elle s’ajuste, elle filtre, elle anticipe.

Et lorsque malgré tout il reste insatisfait, la pression devient un poids qui l’écrase : un chagrin immense, une frustration qui la désosse.

Mais elle ne peut pas se tordre au point de se trahir.

Elle a ses fragilités, précieuses comme des fissures dans un cristal :

sa capacité d’aimer spontanément, son élan d’aller droit, comme un petit taureau fonçant vers la lumière.

Il voudrait la corriger — parfois.

Mais il doit surtout l’aimer avec ces aspérités, ou renoncer.

Parce que sa vérité ne se négocie pas : elle se reçoit.

Sa grand-mère lui aurait -dit-on- soufflé un secret ancien :

« Tu sauras que c’est le vrai amour, lorsque tu aimeras aussi les défauts de l’autre. »

Elle y croit encore.

Elle y croit pour lui.

Il n’est pas invisible pour elle : il est la présence la plus vive, celle qu’elle protège plus que tout.

Elle veille sur ses émotions comme sur un vase fragile, elle tempère son propre tumulte, elle freine son feu.

Car oui, elle est un ouragan qui a appris à ne rien détruire — un brasier qui se contient pour ne brûler personne.

Et pourtant, c’est à lui — à lui seul — qu’elle a montré son vrai visage.

Elle qui se protège toujours, se cache, se verrouille, s’est laissée voir entièrement, dans sa nudité la plus abrupte.

Alors oui, elle a peur.

Peur des brusques marées intérieures.

Peur d’être rejetée sans avertissement.

Peur de ce qui pourrait se casser, en elle comme en lui.

Peur — surtout — de le perdre.

Quand un mot la brusque, elle souffre ;

quand elle le froisse, elle suffoque.

Ce qu’elle veut construire l’enfièvre, mais seulement avec lui.

Elle le ramène toujours à elle, elle se ramène toujours à lui 

Impulsivement,

par loyauté,

par amour.

Pas pour posséder : pour ne pas s’égarer.

Il ne voit pas toujours combien elle s’accorde à lui, combien chacun de ses gestes est une couture délicate qui maintient le lien.

Qu’il prenne en compte cette sensibilité brute, indomptée :

si elle le désenchante, si elle le mécontente, son monde intérieur se réduit en cendres.

Car elle, elle est un feu qui s’arrose lui-même pour ne rien ravager.

Mais un feu que l’on empêche de brûler finit par s’étouffer.

Et s’il s’étouffe, ce n’est pas seulement elle qui s’éteint :

c’est tout ce qu’ils pourraient devenir ensemble.

Il y a elle, il y a lui. C’est une loi universelle. 

Posséder, alors, n’est plus que cruauté :

un feu indolemment assassin, celui qu’elle asphyxiait, insolemment retourné contre eux pour les étrangler, 

un feu qui prétend aimer mais qui finit par consumer ce qu’il voulait protéger. 

La tête de l’année

Lorsque D.ieu a façonné le monde, Il a commencé par la rigueur, le Din. Parce qu’un projet ne tient pas debout sans structure. Toutefois, très vite, Il y a ajouté la miséricorde, le Hessed. Car un monde trop raide se brise.

Est-ce supposer que D’ieu, le tout puissant s’était trompé de plan? 
Évidemment non, puisqu’il est absolu : un visionnaire sans délimitation de sa vue, ni dans le temps, ni dans l’espace. 

Entendons-nous ainsi: ce récit est bien plus qu’un souvenir biblique, c’est une pédagogie. Tout ce que tu entreprends, entame-le avec rigueur — ton mariage, ton projet d’entreprise, ta remise en forme, ton étude). Puis, ajoute la souplesse, adoucis-en l’aura. Comme un architecte qui dessine au millimètre, mais qui sait, au moment de bâtir, laisser entrer la lumière.

C’est peut-être pour cela que Yossef HaTsadik, devenu maître d’un empire entier, a été appelé « le juste ». Non pas parce qu’il gouvernait avec froideur, mais parce qu’il rêvait chaque nuit d’un monde meilleur. 
L’équilibre rare : la force du cadre et l’élan du cœur.

Roch Hachana nous offre ce double mouvement. On dessine l’année qui s’ouvre, on trace ses contours: nos desseins. 
Puis, à son tour Kippour intervient et nous incite à regarder nos failles — non pour nous abattre, mais pour les transformer en tremplin. Ce n’est pas un temps de découragement : c’est une école d’optimisme.
C’est un moment de collectivité imposé, car la clémence n’est jamais une affaire privée. L’année qui vient ne se construira pas sans l’autre, sans cette interaction sociale qui nous ramène, toujours, à notre humanité partagée.

La création du monde par le grand Manitou s’achève par ce mot : Laassot — faire. 
Alors fais, essaye, même si tu échoues, même si tu pèches. Adam-lui- a dévoré la pomme, puis il a eu l’humilité de se l’avouer : « J’ai mangé ». 
Voilà la vraie leçon : mieux vaut tenter, maladroit, asservi à ses inconstances, ses inconsistances et l’envie, puis se corriger, que de rester pétrifié dans l’illusion d’exister. L’essentiel n’est pas d’être parfait, mais de continuer à avancer, fragile, sincère et volontaire.

Alors, en ce Roch Hachana, souviens-toi : chaque homme, chaque femme est recréé(e). Et puisque D.ieu te confie à nouveau la vie, avec la douceur du miel et ce message discret : « mieux vaut avancer vacillant, mais les yeux tournés vers le haut, que de briller au sommet, en contemplant sans progrès, ceux qui s’échinent depuis en bas », sers-la. Écris l’année avec ta tête, signe-la avec ton âme.

Shana Tova, qu’elle soit ornée de justesse et de gentillesse. En ces instants, nous en avons tant besoin.

Origami affectif

Je l’ai entendue murmurer derrière la porte. Pas assez fort pour les murs, mais juste ce qu’il faut pour que le battement d’un cœur maternel saisisse tout.

Elle parlait à son nounours. Celui qui représente notre complicité. 

Assise sur le bord de son lit, les genoux relevés et serrés, le front grave, le regard lumineux.

— Tu n’répètes rien, hein, toi ? C’est pour ça que j’t’adore. Parce que tu ne dis jamais rien. 

Moi j’l’aime, David. Il est gentil, à la cantine il nous fait rire tout le temps, il travaille bien à l’école, il est très beau, même s’il a les cheveux trop longs. Et j’l’aime même quand il ne fait rien. C’est grave, tu crois ? J’ai des guili, guili dans mon ventre.

Je suis restée là, en apnée. Un instant suspendu entre le sourire et les larmes. Entre la douceur de son monde et la violence du nôtre.

Quelques jours plus tôt, elle l’avait confié à une copine. 

« Je suis amoureuse de David. » Elle l’avait soufflé comme on délivre un secret au vent. Et la copine, intronisée messagère, coquine en chef, l’avait réédité à la récréation, avec la fierté naïve des enfants qui jouent à la vérité.

David avait pleuré. Gêné, dépassé. Les larmes d’un garçon de six ans qu’on pousse dans une scène dont il ne sait appréhender le texte.

Ma fille, elle, s’est sentie responsable. Foudroyée de honte. Elle voulait partir. Quitter l’école, s’effacer du monde. Elle s’est approchée de la sortie, la tête courbée vers ses pieds. L’agent de sécurité, de mes amis, l’avait interceptée pour lui demander quelques comptes. Elle avait rétorqué qu’elle s’en allait, qu’elle ne pourrait plus revenir à l’école.

Il l’a rattrapée comme on rattrape un petit oiseau.

Puis la directrice -qui par joie passait par là- est arrivée, un peu surprise, un peu fatiguée, mais en tout temps capable d’autorité tendre. 

Informée, elle a pris ma fille par la main et l’a conduite jusqu’à David. 

Il sanglotait encore.

— Pourquoi tu pleures, toi ? a-t-elle demandé fermement.

Il n’a pas su traduire son embarras. Alors elle a ajouté, comme un trait d’or sous une égratignure :

— Un jour -tu verras- tu pleureras pour qu’elle t’aime.

Et à ma fille :

— Allez, va jouer, ma puce.

Ce jour-là, quelque chose s’est déplié en moi. Une gratitude encore plus personnelle pour cette femme, déjà si méritante à mes yeux, si humaine. Cette façon de nommer la beauté d’un cœur d’enfant, au lieu de la corriger.

Et maintenant, derrière la porte, je l’écoute. Elle continue son dialogue.

— Et puis j’le dirai plus jamais à personne, tu m’entends ? C’est un sentiment pour moi toute seule. Et toi aussi, tu ne dis rien, sinon j’te donne plus de cookies.

À nouveau, je retiens un rire, puis une larme. Je pense à toutes les choses que je n’ai pas su prononcer à son âge. À tous les mots dérobés que je n’ai pas osé plier dans mes poches. Elle, elle les nomme. Elle les exprime. Elle les vit déjà avec une délicatesse presque insoutenable.

Un jour, elle oubliera cette histoire. Peut-être.

Mais moi, je m’en souviendrai toujours. Comme d’un pli minuscule dans le tissu de son enfance. Un origami affectif. Une petite forme précieuse, trop fragile pour être exposée, mais assez forte pour tenir toute une vie dans le creux du cœur.

Le lendemain soir, au coucher, elle a remis à ma garde le fond de sa jolie « âme » en construction :

 — Maman, comment on sait lorsque l’on est amoureuse ?

— C’est quelque chose d’inexplicable Chérie, ça rend timide et rêveuse et puis surtout mon amour, ça doit rendre heureuse.

— Maman ?

— Oui mon trésor !

— Je crois que je suis amoureuse.

Et le mot a rebondi dans l’obscurité comme une bulle de savon. « Amoureuse ». Cette locution qu’on ne comprend qu’en l’énonçant doucement. Pas pour les grands. Pour soi.

Elle ressent qu’un autre existe et que ça la fait exister aussi. Elle entre dans le vertige de l’attachement, dans la mise en jeu de l’image de soi. Et déjà, sans le savoir, elle renonce un peu à être le centre du monde. Elle tourne son regard dehors. Vers quelqu’un qui ne lui doit rien. 

C’est une forme de liberté, déjà.

Et si ça fait peur aux adultes, c’est peut-être parce qu’on y reconnaît quelque chose de nous. Une faille, une intensité, un vertige premier. Cet amour-là n’est pas prématuré. Il est pur. Non pas candide, mais authentique. L’amour à cinq ans n’est pas un mensonge miniature. C’est une vérité à hauteur d’enfant.

Qu’elle est vivante. Vibrante. Capable d’éprouver un amour sans rien attendre. Juste pour le frisson de se rencontrer, de vivre un peu plus fort à travers l’autre. Elle entre dans le monde par la grande porte : celle de la passion. Elle choisit, elle projette, elle ressent — et déjà, elle accepte que l’autre n’éprouve peut-être pas pareil. C’est immense, à six ans.

Elle est libre, aussi. Autorisée à poser ses yeux à l’extérieur. À délaisser le giron, à se délier un instant de l’amour parental. C’est le signe que son monde intérieur est habité et en aucun cas clos. Elle ose l’altérité.

Et puis il y a son empathie. Elle ne s’apitoie pas parce qu’il l’a rejetée. Elle pleure parce qu’il a pleuré. 

Elle voulait disparaître, non pas par orgueil blessé, mais par chagrin pour lui. Ce que d’autres mettent toute une vie à concevoir, elle le discerne déjà, sans discours.

Ce n’est pas l’Œdipe, ce n’est pas du mimétisme. C’est un origami affectif. Un de ces moments précis où l’âme d’un enfant se plie et se déplie avec soin, pour apprendre à aimer sans se froisser.

Un jour, elle oubliera peut-être cette histoire.

Mais moi, non.

Je la garderai dans mon cœur comme un petit drapé précieux. Une figure simple et sacrée. L’amour, à six ans, dans toute sa vérité. Plus absolu que ce que bien des adultes appellent ainsi. Plus digne, aussi. Parce qu’elle l’a vécu avec la gravité des grandes choses.

Et moi -j’ai cette chance infinie- je l’ai entendue.

Shiraz et Ispahan

Toute lumière a son origine dans une rupture. Que celle-ci libère le peuple d’Iran de ses chaînes, sans plus jamais enchaîner son âme.

Chaque minute d’apaisement est une minute de trop pour ceux qui saignent encore, bâillonnés derrière les murs d’un régime qui ne tient debout que par la peur, la censure, la matraque et le deuil.

Ce cessez-le-feu est un poison lent.
Il ne pacifie rien. Il suspend la douleur.
Il donne au régime le temps de se réorganiser, de réprimer en silence, de tuer sans bruit.

Les Mollahs doivent tomber. Le peuple iranien ne peut plus, ne doit plus, être laissé seul entre leurs griffes. Nous ne pouvons pas tourner la tête, allumer nos écrans, commenter l’histoire comme si elle ne brûlait pas encore.
La sédition est une obligation, il faut l’encourager, la documenter, la financer et l’infiltrer, y participer de toutes nos possibilités.
C’est notre devoir collectif envers l’humanité.

L’Histoire a ses prophètes armés. Et parfois, le fracas d’un acte juste porte plus de paix que mille prières silencieuses.

Gloire aux enfants de Shiraz et d’Ispahan, ceux dont le sang parle la langue des rois, héritiers d’une civilisation millénaire, dignes jusque dans l’oppression, courageux même dans le silence.

Bientôt libres.

Espoir d’un Levant délivré de la terreur ici et ailleurs subtilement manipulée par les mains noires des mollahs, d’un Moyen-Orient où la justice ne se cache plus, où les peuples, tous les peuples, vivent debout.

Le lion fat et la petite souris


Il est des batailles qu’on ne livre pas.

Non par lâcheté, mais par lucidité.

Car certaines murailles sont si hautes, certaines armées si bien équipées, certains coffres si pondéreux, qu’y jeter sa vérité reviendrait à glisser un post-it sous la porte d’une tour de verre.

J’ai rencontré ce mur. J’ai vu l’assurance d’un puissant, cette morgue qui croit que le pouvoir blanchit tout, que la balance de Thémis penche toujours du côté de son or. La loi -m’assure-t-on- ploie comme un réseau sous le vent de ses choix.

Alors j’ai rengainé ma colère, avalé mon amertume, et choisi d’étouffer mon combat.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
Un jour, raconte-t-on, un lion, délivré d’un piège grâce à une souris qui lui avait montré la sortie, refusa de payer sa dette.

— Que vaut ton aide ? railla-t-il. J’ai mes griffes, ma force, ma crinière.
La souris ne répondit rien. Elle s’éloigna, le cœur lourd.
Plus tard, le lion fut pris dans un filet. Cette fois-ci ses pattes, sa robustesse et sa fortune ne purent rien. Et c’est la petite souris, patiemment, obstinément, généreusement, qui rongea les cordes et lui rendit la liberté.

Le plus fort croit toujours que la victoire est dans sa taille. Mais parfois, c’est la mémoire du plus petit, infime mais incorruptible, qui décide de l’issue.

Le colosse fut sauvé.

Il put recommencer à bomber le torse. Mais qu’il s’en souvienne : la grandeur qui écrase finit toujours par trébucher sur ce qu’elle croyait insignifiant.

Et l’histoire le murmure à présent : nul géant n’est si grand qu’il puisse oublier sa petitesse originelle. 

La louve de braise et le loup d’acier

On raconte qu’au cœur d’une forêt que les hommes ont oubliée, vivait une Louve aux yeux d’amazonite.
Affable, toujours. On l’apercevait souvent s’adressant aux oiseaux, sacrifiant ses vivres au bonheur des écureuils, riant avec les cerfs à gorge déployée, aux matins perlés de rosée. 
Mais jamais, ô grand jamais, la louve ne se livrait. Tout ce qu’elle donnait aux autres était choisi, mesuré, offert comme un bouquet fermé. Ainsi, nul ne pouvait lire, sous la fourrure, les vieilles plaies, les failles et les secrets.

Jusqu’à ce soir d’hiver où, parmi les sapins immobiles, apparut un Loup.
Pas un loup ordinaire. Sa silhouette avait la droiture des arbres centenaires, ses gestes la précision d’une lame qui ne tremble pas. Chaque pas qu’il posait sur la neige semblait pesé par l’honnêteté-même. 
La Louve le vit, et sut qu’il ne mentirait jamais. Lui la fuya; pourtant, à peine son âme l’avait-elle discernée entre les bosquets, qu’il sut qu’elle ne trahissait pas. Elle était incorruptible, pour toujours et sans retour.

Il rebroussa son chemin et frotta le bout de son museau contre la gorge serrée de sa bien-aimée.

C’est alors que pour la première fois, elle ouvrit son cœur.
Elle lui donna son ventre chaud les nuits de gel, ses oreilles attentives, et même le chemin secret vers la source claire qu’elle gardait pour elle seule depuis tant de temps. Il lui offrit l’abri d’une épaule solide, et cette certitude rare : dans la tempête, il resterait debout.

Mais le Loup portait en lui une rigueur qui ne pliait pas. Toujours plus haut. Toujours plus loin. Toujours plus fort.
Les fruits qu’elle rapportait n’étaient jamais tout à fait mûrs. Les rivières qu’elle découvrait, jamais assez profondes.

Un jour, alors qu’elle revenait d’une chasse lointaine, haletante et joyeuse, elle le vit laisser un Renard s’approcher… et planter ses crocs dans son flanc. Pas pour la tuer. Non. Simplement pour tester la résistance de sa peau.

Elle poussa un hurlement de chagrin, qui retentit à travers les bois. Sa dignité s’emietta comme des braises après un grand feu. Mais elle ne partit pas.
Elle resta, loyale, malgré la plaie. Parce qu’aimer, pour elle, n’était pas compter les coups reçus, mais se souvenir des promesses faites.

Le Loup, parfois, croit sentir encore l’odeur de son sang sur la neige. La Louve, elle, porte toujours une entaille sur le cœur… mais tourné vers lui.

Et les anciens de la forêt murmurent encore cette morale :

La vraie force n’est pas de quitter pour se protéger, mais de rester fidèle à ce qu’on a choisi d’aimer.
C’est là que réside la liberté de la louve aux yeux d’amazonite, en symbole de sa paix intérieure autant que de son courage de ne jamais se défiler.

Couper, coller.

Il y a un âge – entre la dînette et la philo – où nos petites filles deviennent punk revêches et coiffeuses clandestines.

Un matin, l’idée leur vient comme ça… 

Mieux vaut-il qu’elles soient seules! Ma fille, elle, avait eu souscrit à l’assurance dispute modérée en s’achetant la complicité de l’une de ses amies les plus proches, les plus réceptives à son espièglerie. 

Elles se saisirent de ciseaux à mon insu, avec la détermination d’un chirurgien de guerre et la grâce d’un éléphant en roller. 

En dix secondes, elles se taillèrent une frange conceptuelle : asymétrique et trop courte. Le parfait cliché.

Je me souviens avoir tondu une Barbie jusqu’au crâne ou improvisé un carré approximatif à une poupée jadis ravissante, aujourd’hui recalée de l’école de la beauté.

Alors je les ai un peu grondées, pour la forme mais au fond j’ai ressenti de la satisfaction. J’avais réussi quelque chose : ma fille. Ce dont nous devons pourvoir nos enfants c’est exactement de cela : l’autonomie de leurs élans, le contrôle de leur propre monde; la maîtrise et la raison naîtront de leurs expérimentations. 

Ma fille plus que jamais avait découvert l’un de ses pouvoirs : celui de créer avec en sus un bonus, ses passions emportent l’émotion.

Elle a entre les mains une tête, la sienne ou celle d’une pépée et elle peut la transformer. Puissance de décision immédiate et visible. Or, quand on est enfant, cette aptitude est rare. On ne décide ni de ce qu’on mange, ni de l’heure du coucher, ni même de la météo. 

Pourtant là : snip… 

Ma fille et son amie cette fois-ci, mais tant avant elle, combien après!

La scène est souvent la même. Un silence suspect. Une chambre trop calme. Puis l’apparition d’un petit être fier, qui vous annonce avec un sourire d’architecte de l’éphémère :

— Regarde maman, je l’ai rendue plus belle.

Et là, on découvre la plus jolie des représentations plastifiées désormais égérie officielle d’un salon de coiffure post-apocalyptique.

Couper, c’est si extraordinaire parce que c’est transformer l’univers. C’est un acte magique. Les cheveux tombent, le visage évolue, la poupée mute. Une toute-puissance de poche, accessible sans effort. Le monde est encore si flou, les règles imposées par les grands, mais là, pour une fois, c’est elle qui dirige. C’est elle qui sculpte comme papa. C’est elle et non maman qui se rend chez le coiffeur dans son atmosphère imaginaire. 

C’est beau l’imaginaire, on les en abreuve et c’est heureux. 

Dans les dessins animés, on change de look comme de chaussettes. On a bien vu Mulan raccourcir ses cheveux pour aller à la guerre et elle avait l’air si « badass ».

L’enfant est un chercheur. Elle veut comprendre ce qui se produit quand on agit. Elle veut voir, tester, constater. La vie ne s’apprend pas par consigne, mais par expérience. Même capillaire.

Et parfois, c’est plus profond. Une Barbie punie pour une trahison dans un scénario intérieur alambiqué. Une poupée qu’on “sauve” d’un look raté. Une tentative de réparer ce qui ne convient pas, de refaire l’ordre à coups de ciseaux.

Une poupée abîmée, c’est aussi une personne qui a « mal agi » dans l’intériorité de l’enfant. Elle peut sanctionner en écimant, transposer sa colère, son chagrin ou au contraire soigner une Barbie qui « va mal », en la relookant pour la panser un peu.

Se dissimule tout son théâtre émotionnel derrière une transgression.

En somme, ce à quoi une petite fille s’adonne ici n’est jamais « juste une bêtise ». C’est bien souvent un acte chargé de sens, artistique ou rebelle, toujours profondément humain.

Et c’est le prélude à cette relation ambivalente avec son image qu’elle se prépare à affronter toute sa vie durant  : le désir de ne plus être ce qu’elle est, de se dépasser, de se déplacer, de plaire, de s’imposer — ou de tout recommencer.

Alors bien sûr, nous, les grands, on consigne la catastrophe. L’irréversibilité. 

On pense : photo de classe, cheveux qui ne repousseront pas d’ici lundi et Barbie qui ressemble désormais à un légume oublié dans le bac du frigo. 

Mais pour elles, c’est un acte artistique, sensoriel, existentiel même.

C’est leur premier manifeste de liberté.

Un jour, elles comprendront qu’on peut modifier la réalité sans tout décimer.

Mais en attendant, elles apprennent. À grands coups de mèches.

Alors, j’ai joué un peu l’offusquée mais consciemment, perpétuellement, j’ai souri du cœur, comme toujours grâce à elle.

Je poste, donc je suis

L’apparat ment autant que l’à part te ment.

Je poste des photos depuis dix ans, assise au bureau ou dans mon appartement. 

C’est une forme de journal, sauf qu’au lieu d’être planqué dans un tiroir Ikea, il est exposé aux heures de grande écoute, entre deux réels de recettes véganes et une pub pour une crème à la bave de crapauds. 

Il s’agit une pratique étrange apparemment ; elle est intime et publique, douce et violente, narcissique, égonormalisée et sacrée. Un rituel. Une liturgie de l’apparence. Une esthétique de la constance. Une pratique semi-spirituelle, semi-névrotique, avec filtre lumière naturelle et texte bien trempé. 

Je publie sur Instagram, Facebook, parfois même WhatsApp.

Je n’ai pas toujours su pourquoi je le faisais. Aujourd’hui je sais mieux. Ce n’est pas pour plaire. C’est pour me reconnaître.



1/ Je ne publie pas par vanité. Je publie parce que j’écris, parce que j’ai des choses à dire. Et à une époque où les cerveaux carburent à la dopamine et à la flemme, on ne lit que ce qui nous attire. En 2025, l’œil lit avant l’âme. Une ligne de jambe, un regard de biais, une robe de poupée, un jeu d’ombre – ce sont mes titres choc, ma porte d’entrée. Le texte est la pièce principale. Et ceux qui s’arrêtent au paillasson n’étaient pas invités à entrer. 

Je ne montre jamais tout. Ni la peau, ni le fond. J’y suis en robe, en tailleur, en jogging pourquoi pas. Jamais en maillot de bain, jamais en lingerie, jamais en quête d’approbation contre tout simplisme d’analyse. Pas par pudeur, mais par élégance. Par contrat moral. Je me suis inventé une charte personnelle : décence et cohérence. J’en suis la présidente, la seule abonnée obligatoire.  Accessible mais jamais offerte. Et mes suiveurs, je les élis. Je n’achète pas de followers, je trie mes abonnés comme on trie ses invités à une fête intime. Si tu es là, c’est que je t’ai adoubé. Que tu m’aies choisie, à vrai dire, m’indiffère presque.

Dans cette époque où les gens lisent moins qu’ils ne scrollent, je sais que tu n’iras pas déchiffrer mes textes si je ne t’appâte pas avec une image. Le fond se mérite. L’accès passe par un cliché cadré, un regard un peu perdu, un talon bien vissé. C’est la couverture du livre. Si tu n’investies pas le profond, c’est que ce livre n’était pas pour toi.



2/ Et puis je fais du sport. Beaucoup. Tous les jours. C’est un socle, mon équilibre, ma manière d’habiter mon corps au présent, une reconnaissance envers ce dont le divin m’a doté. Si j’avais un totem, ce serait un dodécaèdre avec des hématomes sur les hanches. Je mange bien. Je dors huit heures par nuit et me lève difficilement, mais avec courage. 

Il y a une satisfaction à porter un joli vêtement et se dire : « C’est mérité. » La sueur comme caution morale du tissu.



3/ Ceci étant dit, je dois à présent bien admettre que le mal est plus abyssal, logé ici dans une locution étrange et ambivalente : je sais que je suis physiquement acceptable ; oui je le sais, mais je ne le crois pas. 

C’est ma névrose fondatrice. Une fracture invisible entre le regard des autres et le mien.

Mon propre reflet me gêne, sauf quand il est encadré par un paravent.

Voilà le cœur du paradoxe. L’écran me permet de me voir comme une autre. Il agit comme une passoire magique : il m’éloigne de moi juste assez pour que je m’approuve.

Je publie dans un élan. Ce n’est pas de l’exhibition. C’est un rituel. Un souffle court. Un instant suspendu entre l’égo et le pardon.

Je me soulage. 

Peut-être même que je me montre pour mieux me planquer.

Peut-être aussi que c’est dans ce petit vertige d’exposition que je me répare.

Je n’attends rien, je vous le promets. Je ne mendie pas l’amour virtuel. Mon narcissisme est domestiqué. Ce n’est pas un appel au like. C’est une conversation silencieuse entre moi et moi, avec vous comme témoins muets. 

Comme les anges dans les vieux textes : ils regardent, ils notent, ils ne jugent pas. 


J’écris sur moi, parce que je ne sais pas faire autrement. Et parce que je me méfie des gens qui parlent trop des autres.

Et pourtant…



Les médiocres parlent de leurs semblables, des divergents. Les moyens parlent d’idées. Les êtres en construction parlent d’eux-mêmes, avec bravoure. Les grands s’accomplissent. J’essaie de m’approcher -sur la pointe des pieds- de cette dernière catégorie, même si je glisse encore un peu.

Je poste. Donc je suis.

Pas pour briller, mais pour me retrouver. Pas pour être aimée, mais pour accepter ce que je deviens. Je tiens la télécommande. L’écran est à moi. Le programme aussi.



Certaines femmes pourraient me trouver arrogante, loin s’en faut.

Ce que vous voyez, c’est la surface. Ce que je vis, c’est le doute. Mon miroir intérieur est flou. J’ai juste appris à sourire dedans. Avec des mots à la place des dents. 

Et je doute, souvent, profondément.

Elles ne savent pas que ce corps qu’elles croient affirmé est une irrésolution, une auto perplexité, une peur habillée. Et que ce qu’elles me reprochent souvent est une victoire de dernière minute contre mes propres ombres.

Je sais aussi que certains regardent mes postes avec les yeux embués de désirs mal calibrés. Il suffit d’un orteil, d’un mollet, d’un rien. Les hommes, parfois, fantasment des morceaux. Mais je n’ai jamais reçu de messages déplacés. Comme si l’intention derrière la photo se lisait. Comme si la ligne invisible que je trace était respectée.



Je poste aussi ma fille. Et la transition est sciente. Elle est l’extension rayonnante de mes paradoxes. Elle subit un peu mon obsession, c’est vrai. Mais elle pousse dedans comme une plante sous serre : à couvert, aimée, nourrie de rires. Elle est mon chef-d’œuvre. Mon reflet sans filtre.

Elle est née dans la lumière, elle vit dans mon halo. Elle hérite un peu de ma névrose, mais surtout de ma joie. Je la protège avec amour, comme une parokhet sur l’arche sainte : elle cache ce qui est sacré, sans jamais l’enfermer.

M’en voudra-t-elle ? De toutes les façons… 

De trop l’aimer et de ne pas assez respecter ses croyances qui par définition ne seront pas les miennes.

Chez nous on ne croit pas au mauvais œil. Il existe, dit-on, mais on s’en pare en gardant bon œil.
Celui qui bénit est béni.
Celui qui maudit est maudit.
Moi je la bénis elle et tout un chacun et je la préserve ainsi.
Je me contente de partager ce bonheur ultime de la voir grandir belle et espiègle et c’est parce que je privilégie cet élan-là à toute forme de regard noir qui par définition ne peut pas briser l’auréole d’amour dont je l’enroule. C’est ma façon de me pardonner mes dérives d’expositions impulsives.

Je n’ai peur de rien, de rien d’autres que de perdre ma liberté de dire et de vivre. Et j’espère lui insuffler ce trait de ma personnalité.



Chaque Shabbat, on chante une ode à la femme soi-disant, qui prononce en substance « et sur sa bouche ne résident que des paroles de sagesse et de bonté » : j’ai été éduquée avec cela que trop s’exprimer revêt quelque chose de l’ordre de la vulgarité. Mais il est un moment où souffrir le monde sans livrer son appréhension devient un purgatoire. 

Je poste pour parler de moi, voici du temps gagné sans juger.

J’expose, je ne propose rien d’autre que ma version de l’instant.

Je ne parle jamais des autres. Ce n’est pas une posture, c’est une hygiène mentale.

Je simule, je convaincs de mon éclat car je crois au pouvoir de la résonance intérieure. Je crois aux sourires, aux intentions. Je crois qu’un cœur calme fait moins de bruit, mais plus de génie, de jour et d’amour. 



Je sais aussi m’amuser. J’use de la science hertzienne. 

Je connais les heures. Les plages de fatigue cognitive, les micro-ondes émotionnelles. Entre midi et deux, à la descente du soir, au bord du sommeil. Je publie comme on entre sur un ring : pas pour frapper, mais pour viser juste. La fréquence des cerveaux est un savoir. J’en ai fait un art.

Je poste donc je suis. Mais ce que je suis change chaque jour. Je m’écris à travers l’image, je me relis dans les likes. Je me construis avec sérieux, avec humour, avec foi.



Celui qui bénit est béni. Celui qui maudit s’abîme. Moi je souris. Je bénis. Les critiques aussi. Parce que la lumière, même tamisée, éclaire toujours quelque chose.

Je vous laisse avec ce que vous voyez. Le reste m’appartient. Je suis déjà ailleurs. J’écris la suite…