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D’ieu, son mari et neuf doigts

Il existe des théories que l’on documente, que l’on étaye par des siècles de recherches conduites par des esprits experts, habilités et sérieux, et que l’on soumet à la contradiction la plus âpre.

Et puis il y a celles qui naissent d’une circonstance.

Un détail auquel on ne prête d’abord aucune attention. Puis un deuxième. Puis un troisième. Jusqu’à ce que l’accumulation devienne suffisamment insolente pour qu’on commence à soupçonner le hasard d’avoir, lui aussi, le goût de la mise en scène.

C’est ainsi qu’est né ce petit traité de théologie digitale.

Précisons-le immédiatement, avant qu’un rabbin ne tombe sur ces lignes : il n’existe nulle part.

Aucun décret talmudique, aucun manuscrit oublié de Safed, aucun maître en Torah n’a jamais établi que s’entailler l’index un mardi constituait une invitation céleste à reconsidérer son mariage, son portefeuille d’investissements ou la pertinence de son abonnement au Pilates.

Pourtant, certaines décisions gagneraient à bénéficier d’une signalétique plus claire.

Mais comme toutes les bonnes constructions fictives, la mienne emprunte quelques pierres à des édifices parfaitement réels.

Dans la tradition juive, la main n’est pas un membre tout à fait neutre. Elle est le lieu de l’action.

La pensée appartient encore au domaine de l’intime. La parole commence à lui donner une existence. Mais la main, elle, fait entrer l’intention dans le monde.

En hébreu, le Ma’assé, l’acte, occupe une place essentielle : ce que l’homme pense compte, ce qu’il dit compte, mais ce qu’il accomplit engage le monde.

La main donne. Elle prend. Elle écrit. Elle bénit. Elle bâtit. Elle frappe parfois. Elle signe surtout – des contrats, des alliances, des pactes dont on découvre généralement les petites lignes beaucoup plus tard.

La symbolique juive va plus loin encore. Dans la littérature kabbalistique, les dix doigts sont mis en relation avec les dix sefirot, ces dix modalités par lesquelles l’énergie divine se déploie ici-bas. La droite et la gauche elles-mêmes ne disent pas exactement la même chose : la droite est traditionnellement rapprochée du ’Hessed, l’expansion, la bonté, le don ; la gauche de Guevoura, la limite, la retenue, la rigueur.

Et puis il y a la Havdalah.

Ce moment magnifique où le Chabbat s’achève et où le sacré se sépare du profane. On bénit le vin, les parfums, puis le feu. Et, dans un geste qui paraît presque avoir été inventé pour les besoins de ce texte, on approche les doigts de la flamme et l’on contemple ses ongles saisis par la lumière. La raison première est très concrète : il faut être assez près du feu pour en distinguer l’ongle de la chair. Mais la tradition y ajoute une autre lecture : l’ongle, qui repousse sans cesse, évoque la croissance, la bénédiction et cette possibilité de recommencement que la semaine nouvelle rend à l’homme. Le feu, lui, rappelle celui qu’Adam, selon le récit midrashique, fit jaillir à la première nuit après le Chabbat. Comme si, au seuil de celle-ci, la lumière venait rappeler à l’extrémité de nos mains que rien n’interdit de refaire autrement ce que l’on s’apprête à recommencer.

J’aime infiniment cette image.

Au moment précis où l’on quitte la parenthèse sacrée pour retourner dans le désordre du monde, on regarde l’extrémité de ses mains à la lumière du feu.

Ce avec quoi l’on va recommencer à agir.

Ce qui pousse.

Ce qui brûle.

Ce qui éclaire.

Et ce qui sépare.

La main. Les doigts. Le feu. La séparation. La croissance après la coupure.

J’avais largement assez de matériaux pour fabriquer une hérésie convenable.

Restait à y ajouter une famille.

Et, franchement, elle avait fourni un effort remarquable.

I. 2015 – Le doigt de D’ieu

En 2015, sur un bateau, un homme marié laisse un cordage lui emporter un doigt.

Jusque-là, c’est un accident de bateau tragique, douloureux et parfaitement dépourvu de métaphysique.

Sauf qu’il existe un accessoire narratif.

Ce jour-là, l’homme en question avait emmené à bord deux Italiennes dans le projet assez peu talmudique de tromper sa femme.

Je dis « projet » par délicatesse littéraire.

L’exclusivité conjugale n’était d’ailleurs pas exactement, à cette époque, le domaine dans lequel il exprimait le mieux ses talents.

Et soudain, avec dix années de recul, la scène acquiert une efficacité symbolique presque gênante. Un homme marié monte sur un bateau avec deux femmes pour malmener sérieusement l’alliance qu’il a contractée.

Quelques heures plus tard, un cordage s’enroule, tire, et lui laisse une main définitivement amputée d’une partie d’elle-même.

Un cordage.

C’est-à-dire précisément ce qui attache.

Même un scénariste aurait probablement trouvé cela un peu appuyé.

Quand la main qui rompt une alliance est elle-même rompue, le corps matérialise parfois, avec un sens assez douteux de la nuance, ce que l’homme est en train de faire à son lien.

J’aimerais pouvoir écrire qu’après cette manifestation spectaculaire de la Providence, l’époux rentra chez lui bouleversé, consacra le reste de son existence à l’étude, à la méditation et à une conception soudain très orthodoxe de l’exclusivité matrimoniale.

Ce serait un très beau texte.

Ce ne serait simplement pas celui-ci.

La perte d’un doigt n’empêcha malheureusement pas la suite de se faire.

Ce qui démontre au passage une vérité essentielle : même lorsque D’ieu vous envoie éventuellement un message, encore faut-il ouvrir le courrier.

L’omnipotent ne manque peut-être pas d’humour, lui.

Quant à l’époux, il lui restait encore à comprendre que l’on peut perdre une part de soi sans pour autant renoncer immédiatement à ce qui nous l’a fait perdre.

II. 2016 – Celle qui répare

Un an plus tard, c’est à elle.

Elle est dans sa cuisine avec un avocat.

Elle veut en extraire le noyau à l’aide d’un couteau, selon cette méthode absurde que des millions d’êtres humains continuent d’utiliser malgré les statistiques et les services de chirurgie de la main, en toute saison saturés.

Elle frappe le noyau.

Elle rate le noyau.

Elle réussit remarquablement son doigt. La lame pénètre profondément dans la main gauche. Le nerf est atteint. L’os doit être recouvert. Trois interventions chirurgicales seront nécessaires.

Mais là où, l’année précédente, quelque chose avait été définitivement emporté, son doigt à elle demeure.

On le reconstruit.

Et c’est là que cette hypothèse, jusque-là simplement amusante, devient presque indécemment cohérente.

Lui perd. Elle répare.

Lui : retranchement.

Elle : restauration.

L’un rompt.

L’autre porte la réparation.

Rien de tout cela, répétons-le, n’est écrit dans les textes.

C’est un midrash conjugal parfaitement apocryphe.

Mais les métaphores ont cette liberté merveilleuse : elles n’ont pas besoin d’être historiquement vraies pour éclairer quelque chose qui, lui, l’est.

Dans un couple, les blessures ne se répartissent pas toujours équitablement.

Celui qui provoque la fracture n’est pas nécessairement celui qui en porte la cicatrice.

L’un peut accomplir le geste et l’autre effectuer, pendant des années, le travail de reconstruction.

Et cet accident possède un détail supplémentaire dont notre petite mythologie aurait difficilement pu se passer.

Elle voulait retirer le noyau.

Atteindre le centre.

Extraire ce qui était enfoui au cœur de quelque chose.

Et c’est en elle que la lame est entrée tandis qu’elle cherchait à l’en délivrer.

À ce stade, même l’inconscient manque franchement de subtilité.

III. Dix ans passent

Et puis la vie fait ce qu’elle fait de mieux : elle continue. Les événements qui semblaient autrefois occuper tout le paysage en deviennent des morceaux.

Les plaies cicatrisent.

Les histoires changent de sens à mesure que ceux qui les racontent changent eux-mêmes.

Et dix ans plus tard, les doigts recommencent à manifester une certaine volonté d’expression. Rien de comparable avec 2016.

Pas de bloc opératoire. Pas de nerf. Pas de chirurgien.

Seulement trois petites atteintes successives.

Une coupure en essayant d’ouvrir un flacon de shampoing.

Une brûlure avec un fer à lisser.

Puis une minuscule entaille apparue sans qu’on sache même très bien lui attribuer une origine. À ce stade, une question finit tout de même par s’imposer :

qu’est-ce que D’ieu avait contre leurs doigts ?

Et la réponse de cette fausse mystique s’est présentée presque toute seule.

Peut-être rien.

Parce que cette fois, justement, la main ne se brise plus.

Elle chuchote.

IV. Nos doigts ont de la mémoire

Si l’on poursuit ce faux traité kabbalistique, on pourrait poser ceci :

Les grandes blessures reviennent parfois sous la forme de petites marques lorsque ce qu’elles avaient à enseigner n’a plus besoin de faire mal pour être entendu.

En 2015, une main a été atrophiée.

En 2016, une autre a dû être restaurée.

Dix ans plus tard, la main ne cède plus : elle rappelle seulement qu’elle se souvient.

Et c’est peut-être cela, finalement, qui m’intéresse dans cette élaboration pourtant entièrement inventée.

Pas l’idée que nos mésaventures seraient des messages codés venus du ciel.

Je me méfie des systèmes qui transforment chaque rencontre malheureuse entre un fer à lisser et un doigt en intervention divine. Le Saint Béni soit-Il dispose probablement de moyens de communication plus sophistiqués.

Mais l’idée que nous puissions relire nos cicatrices comme une langue.

Non pour y chercher l’avenir.

Pour éclairer le passé.

Le corps conserve parfois la géographie étrange de nos histoires. Une cicatrice devient une date. Une phalange, une époque. Une douleur ancienne, la mémoire physique de quelqu’un que nous avons été.

Nos doigts ont de la mémoire.

Et les mains sont peut-être particulièrement douées pour cela parce qu’elles racontent notre manière d’entrer en contact avec le monde.

Ce que nous avons voulu saisir.

Ce que nous avons retenu trop longtemps.

Ce que nous avons laissé partir.

Ce que nous avons donné.

Ce que nous avons défait.

Ce que nous avons tenté de réédifier.

Et ce à quoi, parfois, nous sommes restés attachés malgré tout.

Voilà peut-être ce qu’il faudrait appeler le doigt de D’ieu – non pas une intervention céleste qui viendrait sanctionner nos comportements avec la précision d’une cour suprême des extrémités, mais cette singulière faculté que nous avons de découvrir, longtemps après, du sens là où il n’y avait peut-être au départ qu’une occurrence.

Car nous autres êtres humains possédons ce talent singulier : reprendre les événements les plus absurdes de nos vies et leur donner, des années plus tard, une architecture qu’ils n’avaient probablement pas lorsqu’ils nous sont arrivés.

Et peut-être est-ce cela, au fond, le seul mysticisme auquel je serais tentée de croire :

nous ne choisissons pas toujours ce qui nous blesse, mais nous pouvons choisir ce que nous faisons de la cicatrice.

Il est écrit dans le Deutéronome : « Choisis la vie. » La Torah, remarquablement, ne précise pas avec combien de doigts.

Quant à cette famille, compte tenu de son historique, elle en a tiré une conclusion beaucoup plus pragmatique. Elle se tient désormais à distance raisonnable des cordages, des couteaux et de tout appareil chauffant dont la température dépasse celle du buisson ardent.

Et, par principe de précaution, de tout objet nécessitant dix doigts.

La Kabbale a ses limites.