Ce que l’on pardonne aux habiles

Nous étions installés depuis dix minutes.
La réunion avait déjà trouvé son centre de gravité.

Au téléphone avec son égal, une phrase lancée avec cette insistance calculée des hommes qui aiment rappeler qu’ils dominent la scène — « N’oublie pas avec qui tu travailles » — cette façon très particulière d’installer les rapports de force comme d’autres posent leur veste sur une chaise.

Lui, parle comme certains abattent leurs cartes : d’un geste sec, avant même que les autres aient regardé leur jeu. Sa technicité est réelle. Redoutable même. Suffisamment pour installer chez chacun cette prudence étrange que provoquent les gens trop sûrs de leur supériorité : on commence soudain à relire mentalement chacune de ses propres pensées avant d’oser les prononcer.

Alors il avance.

— On ne va pas traire une copropriété avec un hypermarché.

L’image est triviale. Donc mémorable.

Puis, il rebondit sur une proposition que je viens de formuler :

— Mais Madame, si j’étais intelligent, j’aurais fait agent.

Le compliment ressemblerait presque à une révérence, en apparence.
Il est évidemment illuminé de ce mélange très particulier de flatterie et de condescendance que certains hommes utilisent comme un art mondain et fonctionne surtout comme une façon élégante de te réassigner pour mieux reprendre la main.

Dans le même mouvement, il ajoute :

— C’est comme si un moche espérait emballer Adriana Karembeu.*

Et moi, presque malgré moi :

— L’histoire prouve pourtant que certains ont déjà signé le bail.

Autour de la table, les lèvres bougent et se mordent avant les consciences.
C’est toujours ainsi : les provocateurs comptent sur la vitesse du rire pour empêcher la réflexion de les rattraper.

Puis, toujours, vient la phrase de trop.

— Les copropriétaires préféreront voir flâner le cul de Sophie Marceau plutôt que celui de vos camions… encore que pour celui de Josiane Balasko, il faudrait peut-être élargir les sorties de secours.

Petit flottement.

Mais il connaît parfaitement cette seconde-là.
Cette seconde où chacun hésite entre nommer l’outrance… ou la laisser passer pour ne pas rompre le fragile théâtre social de l’entrevue réussie.

Alors personne ne recadre le propos, du texte à l’esprit, de la lettre à l’intention.

Et c’est précisément là qu’il devient intéressant.

Car il ne cherche pas seulement à convaincre.
Il cherche autre chose : vérifier jusqu’où son emprise lui permettra d’aller.

La garde s’abaisse doucement, à la faveur de ses volontés ; il sait conduire chacun exactement là où cela sert ses intérêts. La vie lui a tout pris, renforçant son aura sévère et orchestratrice. Rien ni personne ne semble devoir s’ériger devant l’exécution méthodique de ses objectifs.

Plus tard, le pied collé à la table en marbre, il lance à son associé, devant des clients dont la fortune n’a jamais eu besoin de se déguiser en spectacle :

— Elle est à toi ? T’es pété de tunes, toi !

La phrase tombe lourdement.
Comme s’écrasent souvent les plaisanteries des hommes qui prétendent se moquer de l’argent tout en rappelant sans cesse qu’ils savent parfaitement le reconnaître : avec cette vulgarité particulière de ceux qui veulent prouver qu’ils n’en sont pas impressionnés.

Et soudain, tout devient limpide.

Les excès.
Les vannes.
Les débordements permanents.

Ce ne sont pas des accidents.

Ce sont des tests.

Les hommes techniquement supérieurs obtiennent souvent une chose fascinante :
on finit par prendre leur aisance pour de la vérité.

Alors même leurs excès paraissent argumentés.
Même leurs grossièretés deviennent “du tempérament”.
Même leurs débordements ressemblent presque à du génie.

Et c’est là que cette histoire devient intéressante.

Car le problème n’est jamais l’homme brillant.
Il fait ce que font tous les hommes brillants mal surveillés : il avance jusqu’à rencontrer une limite.

Le problème, ce sont les autres.

Ceux qui sourient quand ils désapprouvent.
Ceux qui admirent au point de ne plus contredire.
Ceux qui confondent stature et justesse.

On appelle souvent cela de l’humilité.

Mais ce n’en est pas.

L’humilité ne consiste pas à se rapetisser devant l’habileté.
Elle consiste à rester debout devant elle.

Même quand elle impressionne.
Même quand elle séduit.

Parce qu’un homme brillant sans contour finit toujours par croire que son talent vaut permission.

Et les salles pleines de gens silencieux sont les endroits préférés des ego mal élevés.

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