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Le tribunal des mœurs

Il fut un temps où les femmes savaient dire non.
Enfin, c’est ce que ma mère m’avait appris.

Dire non.
Pas publier un témoignage trente ans plus tard dans Libération entre une recette de granola et un papier sur les masculinités toxiques.

Un mot extrêmement bref.
Trois lettres.
À peine plus compliqué que de nouer un foulard Sézane avant une manifestation néoféministe.

Nous vivons sous le règne du tribunal des mœurs.
Une étrange théocratie morale où l’émotion fait jurisprudence.

Une juridiction parallèle où l’on condamne à la sensation.
Où le souvenir vaut expertise psychiatrique.
Et où plus l’accusation arrive tard, plus elle paraît crédible.

“Il m’a regardée avec insistance en 1998.”
“Il m’a frôlé la taille dans un couloir de la RTBF.”
“Il m’a proposé de l’accompagner aux toilettes.”

Agression cosmique.

Puis, un matin, trente ans plus tard, juste après une séance d’EMDR, au beau milieu du brunch, une interaction médiocre obtient enfin le prestige d’une commotion digne de constituer dossier d’instruction.

Le plus fascinant dans cette époque n’est pas la brutalité des hommes.
C’est l’infantilisation des femmes.


On les décrit désormais comme des créatures perpétuellement sidérées.
Incapables de partir.
Incapables de comprendre.
Incapables de repousser.
Incapables même d’interpréter une situation pourtant limpide pour n’importe quel mammifère doté d’un instinct élémentaire.

La femme contemporaine est un miracle neurologique :
elle peut diriger une entreprise du CAC 40, élever trois enfants, faire un semi-marathon, ouvrir une micro-entreprise de céramique éthique… mais face à Patrick Bruel près d’un lavabo, plus rien.

Sidération totale.

Le cerveau reptilien s’éteint.
Les jambes cessent de fonctionner.
Le mot “non” disparaît mystérieusement du dictionnaire.

Et attention : si vous osez trouver cela légèrement comique, vous devenez immédiatement misogyne.

Très bien.
Soyons-le.

Je suis peut-être misogyne, en effet, puisque je continue à penser qu’une femme adulte possède encore la faculté révolutionnaire de se lever et de s’éclipser.

L’héroïne moderne est une créature paradoxale :
elle exige simultanément qu’on reconnaisse sa puissance absolue… et son incapacité totale à s’extraire d’une situation.

Mieux : je pense même — tenez-vous bien — qu’une jolie masseuse sait parfaitement qu’en posant ses mains huilées sur le corps d’un homme, il existe une possibilité statistiquement non nulle qu’il éprouve un frémissement physiologique.

Stupéfiant concept.

Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il puisse tout se permettre.
Mais enfin, entre une proposition lourde et un crime sexuel, il existait autrefois ce qu’on appelait la subtilité.

Aujourd’hui, la subtilité est une vieille catin bourgeoise qu’on a fusillée sur Twitter.

Le nouveau monde adore les qualifications pénales grand format.

Prédateur.
Agression.
Emprise.
Violence sexuelle.
Trauma.

Nous utilisons désormais des locutions de cour d’assises pour raconter des scènes de drague ratée.

Et le plus étrange est que ces accusations arrivent toujours après coup.
Jamais sur le moment.

Curieusement, aucune de ces femmes ne semble avoir quitté la pièce immédiatement.
Aucune n’a giflé.
Aucune n’a crié.
Aucune n’a appelé la police.

En revanche, trente ans plus tard, devant un micro de podcast, les souvenirs deviennent extraordinairement précis.

Le couloir était sombre.
La respiration était lourde.
Le regard était insistant.
Le parquet craquait.

Netflix peut lancer la série.

Et autour de ces témoignages gravitent toujours les mêmes vestales médiatiques, les mêmes procureures permanentes du féminisme de plateau, qui chaussent instantanément les chaussons des accusatrices sans jamais distinguer le grotesque du criminel, le vrai du fantasmé, le malaise du viol.

Certaines semblent avoir fait de la détestation des hommes une auto-entreprise parfaitement rentable.

Peu importe les faits.
Peu importe les nuances de situation.
Peu importe même parfois l’absence totale de preuves.

L’homme est accusé : il servira donc d’exemple.

On transforme alors chaque chanteur, comédien ou écrivain un peu séducteur en Barbe-Bleue républicain.
Et tout cela donne à certaines une merveilleuse occasion d’exister médiatiquement entre deux indignations subventionnées.

Pendant ce temps-là, les vraies victimes, les vraies violences, les vrais viols deviennent presque inaudibles à force d’être mélangés aux anecdotes de loge et aux souvenirs embarrassés de dîner mondain.

Moi-même, j’ai dîné un soir avec un célèbre visage du journal télévisé français, plus tard traîné dans ce nouveau Colisée contemporain où l’on livre les hommes à la cour des mœurs.

J’écrivais alors des textes pour un seul-en-scène qu’il préparait sur fond de musique classique, avec des poèmes composés par de jeunes auteurs.

Le dîner fut charmant.
Littéraire.
Un peu théâtral.

À un moment, il me regarda avec cette gravité élégante des hommes d’un autre temps et me dit :

“Charlotte, vous ressemblez à un faon. On a envie de vous protéger.”

C’était absurde.
Donc assez drôle.

J’étais une jeune femme, pas une enfant.
Je savais parfaitement qu’un dîner avec un homme consacré n’avait rien d’un séminaire sur les servitudes de passage en copropriété.

Puis il voulut m’accompagner jusqu’à mon taxi en scooter.
J’acceptai.

Et là, attention : selon les standards contemporains, je venais manifestement de traverser trois frontières patriarcales et six zones rouges du consentement.

En descendant du scooter, il retira son casque et m’avoua que finalement, je ne le laissais pas indifférent.
Presque gêné de cette confusion des genres, il s’agenouilla devant moi, heaume ôté tel le chapeau d’un gentilhomme, et me demanda s’il pouvait m’embrasser.

J’ai éclaté de rire.

Je lui ai dit non.

Il s’est excusé avec distinction.

Fin de l’histoire.

Pas de plainte.
Pas de trauma transgénérationnel.
Pas de thread Instagram intitulé “Comment j’ai survécu au scooter de PPDA.”

Parce qu’un homme qui tente sa chance n’est pas nécessairement un violeur.
Et parce qu’une femme qui refuse n’est pas automatiquement une victime.

Car enfin.

Cette journaliste belge racontant qu’elle accompagna Patrick Bruel jusqu’aux toilettes de la RTBF après plusieurs signes évidents de séduction préalable… que croyait-elle exactement ?

Qu’un homme désirant une femme souhaite soudain lui exposer le fonctionnement de la ventilation sanitaire dans l’intimité des faïences ?

Or la vérité est beaucoup moins romanesque.

La plupart des interactions dénoncées aujourd’hui relèvent non du crime… mais de la vieille comédie humaine : désir, vanité, ambiguïté, ego, séduction, pouvoir, fantasme, déception, honte parfois.

Autrement dit : la vie.

La société actuelle semble incapable de supporter cette banalité tragique : les hommes convoitent parfois avec insistance ; les femmes dédaignent parfois sèchement ; et l’humanité survit malgré tout depuis plusieurs millénaires.

Nous ne voulons plus des hommes dangereux.
Très bien.

Mais nous semblons désormais incapables de tolérer même les hommes entreprenants.

La société post-érotique rêve d’une sexualité sous contrôle RH.
Une séduction validée par formulaire Cerfa.
Un désir précédé d’un QR code de consentement et d’une attestation préfectorale.

Le tragique humain, lui, n’a pas disparu.

On lui a simplement donné un hashtag.

Ce que l’on pardonne aux habiles

Nous étions installés depuis dix minutes.
La réunion avait déjà trouvé son centre de gravité.

Au téléphone avec son égal, une phrase lancée avec cette insistance calculée des hommes qui aiment rappeler qu’ils dominent la scène — « N’oublie pas avec qui tu travailles » — cette façon très particulière d’installer les rapports de force comme d’autres posent leur veste sur une chaise.

Lui, parle comme certains abattent leurs cartes : d’un geste sec, avant même que les autres aient regardé leur jeu. Sa technicité est réelle. Redoutable même. Suffisamment pour installer chez chacun cette prudence étrange que provoquent les gens trop sûrs de leur supériorité : on commence soudain à relire mentalement chacune de ses propres pensées avant d’oser les prononcer.

Alors il avance.

— On ne va pas traire une copropriété avec un hypermarché.

L’image est triviale. Donc mémorable.

Puis, il rebondit sur une proposition que je viens de formuler :

— Mais Madame, si j’étais intelligent, j’aurais fait agent.

Le compliment ressemblerait presque à une révérence, en apparence.
Il est évidemment illuminé de ce mélange très particulier de flatterie et de condescendance que certains hommes utilisent comme un art mondain et fonctionne surtout comme une façon élégante de te réassigner pour mieux reprendre la main.

Dans le même mouvement, il ajoute :

— C’est comme si un moche espérait emballer Adriana Karembeu.*

Et moi, presque malgré moi :

— L’histoire prouve pourtant que certains ont déjà signé le bail.

Autour de la table, les lèvres bougent et se mordent avant les consciences.
C’est toujours ainsi : les provocateurs comptent sur la vitesse du rire pour empêcher la réflexion de les rattraper.

Puis, toujours, vient la phrase de trop.

— Les copropriétaires préféreront voir flâner le cul de Sophie Marceau plutôt que celui de vos camions… encore que pour celui de Josiane Balasko, il faudrait peut-être élargir les sorties de secours.

Petit flottement.

Mais il connaît parfaitement cette seconde-là.
Cette seconde où chacun hésite entre nommer l’outrance… ou la laisser passer pour ne pas rompre le fragile théâtre social de l’entrevue réussie.

Alors personne ne recadre le propos, du texte à l’esprit, de la lettre à l’intention.

Et c’est précisément là qu’il devient intéressant.

Car il ne cherche pas seulement à convaincre.
Il cherche autre chose : vérifier jusqu’où son emprise lui permettra d’aller.

La garde s’abaisse doucement, à la faveur de ses volontés ; il sait conduire chacun exactement là où cela sert ses intérêts. La vie lui a tout pris, renforçant son aura sévère et orchestratrice. Rien ni personne ne semble devoir s’ériger devant l’exécution méthodique de ses objectifs.

Plus tard, le pied collé à la table en marbre, il lance à son associé, devant des clients dont la fortune n’a jamais eu besoin de se déguiser en spectacle :

— Elle est à toi ? T’es pété de tunes, toi !

La phrase tombe lourdement.
Comme s’écrasent souvent les plaisanteries des hommes qui prétendent se moquer de l’argent tout en rappelant sans cesse qu’ils savent parfaitement le reconnaître : avec cette vulgarité particulière de ceux qui veulent prouver qu’ils n’en sont pas impressionnés.

Et soudain, tout devient limpide.

Les excès.
Les vannes.
Les débordements permanents.

Ce ne sont pas des accidents.

Ce sont des tests.

Les hommes techniquement supérieurs obtiennent souvent une chose fascinante :
on finit par prendre leur aisance pour de la vérité.

Alors même leurs excès paraissent argumentés.
Même leurs grossièretés deviennent “du tempérament”.
Même leurs débordements ressemblent presque à du génie.

Et c’est là que cette histoire devient intéressante.

Car le problème n’est jamais l’homme brillant.
Il fait ce que font tous les hommes brillants mal surveillés : il avance jusqu’à rencontrer une limite.

Le problème, ce sont les autres.

Ceux qui sourient quand ils désapprouvent.
Ceux qui admirent au point de ne plus contredire.
Ceux qui confondent stature et justesse.

On appelle souvent cela de l’humilité.

Mais ce n’en est pas.

L’humilité ne consiste pas à se rapetisser devant l’habileté.
Elle consiste à rester debout devant elle.

Même quand elle impressionne.
Même quand elle séduit.

Parce qu’un homme brillant sans contour finit toujours par croire que son talent vaut permission.

Et les salles pleines de gens silencieux sont les endroits préférés des ego mal élevés.