Dans les abris de la Terre Promise
Je n’étais pas revenue en Israël depuis novembre 2023.
À partir d’octobre, le calendrier avait changé de nature. Ce n’était plus un mois. C’était une fracture. Un moment à partir duquel les conversations basculent et les silences prennent du poids.
Ma fille en entendait parler depuis deux ans et demi. Elle connaissait les récits. Les débats. Les brisures. Mais elle ne connaissait pas la lumière.
Il y avait des vacances scolaires. Et l’idée s’est imposée à moi avec une évidence tranquille : il fallait que nous y allions.
Je ne crois pas au hasard en politique internationale. Je crois aux séquences. Aux tensions qui mûrissent lentement. Aux forces molles qui travaillent dans l’ombre : financements, réseaux, idéologies entretenues pendant des années jusqu’à devenir des menaces systémiques.
Depuis l’automne 2023, je sentais qu’une nouvelle étape se préparait. Une confrontation plus large. Presque inévitable.
Et je dois l’avouer sans détour : je pensais aussi qu’elle était nécessaire.
Essentiel pour la sécurité d’Israël.
Pour un Moyen-Orient qui vit depuis trop longtemps sous la menace permanente d’un régime qui finance ses proxys et promet la disparition d’un autre État.
Nécessaire aussi, pour le peuple iranien lui-même — ce peuple magnifique, cultivé, étouffé depuis des décennies par un appareil théocratique et militaire qui a confisqué son destin.
Je sais que certains appelleront cela de la dureté.
Je préfère appeler cela regarder l’Histoire en face.
Mais je sais aussi une chose : une offensive aérienne, si spectaculaire soit-elle, ne suffit jamais à renverser un système. Derrière le régime iranien se tiennent des centaines de milliers d’hommes armés — les Gardiens de la Révolution — une structure idéologique, militaire et économique qui ne disparaît pas avec quelques frappes.
On peut espérer l’émergence d’un pouvoir plus ouvert.
On peut l’imaginer.
Mais un dirigeant réformateur qui surgirait au sommet d’un tel appareil serait immédiatement en danger. Six cent mille hommes armés ne se dissolvent pas par décret. Les repentis existent rarement dans les appareils idéologiques.
C’est la lucidité tragique des révolutions :
les tyrannies tombent rarement proprement.
Alors je suis venue avant.
Avant l’embrasement possible.
Avant que l’équation régionale ne se règle brutalement.
Et j’ai voulu que ma fille voie d’où elle vient.
Pas un débat.
Un sol.
Vendredi. Jérusalem.
Ramadan.
Jour de prière.
Des hommes se dirigent vers la mosquée.
Des rabbins traversent les ruelles.
Des soldats passent.
Les cloches. Les appels. Les psaumes.
Deux mondes se croisent sans se toucher.
C’est magnifique.
Et c’est lourd.
Je garde cette naïveté obstinée : un sourire peut fissurer une méfiance. Individuellement, tout reste possible. Systémiquement, les frontières sont épaisses.
Jérusalem est une ville œcuménique.
Le personnel de l’hôtel vient de partout. Beaucoup d’Arabes israéliens. Dans leurs yeux, la même inquiétude que dans les nôtres.
Il suffit d’un regard humain pour que la peur recule d’un pas et parfois un pas suffit.
Dans l’abri, plus tard, une femme de chambre musulmane, voilée, d’une douceur incroyable, passera de longues minutes à caresser les cheveux de ma fille pour la rassurer.
Un geste simple. Maternel. Instinctif.
À cet instant précis, je me suis dit que le cœur des femmes tient parfois plus solidement que les systèmes de défense.
Je voulais que ma fille voie cela aussi :
la complexité
et la beauté au milieu des blessures.
Le soir, nous avons plongé dans la piscine glacée malgré les dix degrés extérieurs.
Un défi absurde et joyeux.
Comme si le corps refusait de se soumettre à la gravité du monde.
À sept heures du matin, la sonnette retentit.
Je m’étais préparée. Un pyjama plus chaud posé près du lit. Une intuition silencieuse.
Je la réveille.
On se précipite dans l’escalier.
Neuvième étage, rejoignez les niveaux inférieurs.
Des centaines de personnes convergent dans la cage d’escalier.
Un silence compact.
Je comprends immédiatement ce qui se passe.
Israël.
L’Iran.
La confrontation qui s’élargit.
Je lui explique la situation d’une voix posée, presque pédagogique, comme si je lui racontais une page d’histoire qui s’écrivait en direct.
Ma main frissonne dans la sienne.
— Maman, n’aie pas peur.
— Je n’ai pas peur.
— Si. Ta main tremble.
Elle a été mon pilier.
Une résilience absolue.
Moi, j’analysais.
Elle tenait.
Les alarmes se succèdent.
On s’y habitue presque.
Puis vient le samedi soir.
Information sonore didactique.
Première alarme : missile lancé.
Deuxième : impact imminent.
La méthode est claire.
Presque rassurante.
Et soudain, un grondement.
Pas au moment prévu.
Par la fenêtre, nous apercevons l’éclair lointain puis l’explosion et des fumées sombres qui s’élèvent vers nous.
Une ogive à têtes multiples vient de frapper ailleurs.
Pas selon le scénario annoncé.
Je comprends immédiatement ce que cela signifie : la technologie n’est jamais parfaite et la guerre évolue toujours plus vite que les protocoles qui prétendent la contenir.
Cette nuit-là, je ne dors pas.
Je reste éveillée au-dessus de ma fille comme un parapluie humain.
Et je consulte les informations.
Le Hezbollah.
Les Houthis.
D’autres fronts.
L’étau.
Je ne craque pas par panique.
Je craque par lucidité.
Je mesure soudain ce que signifie vivre ici sans échappatoire.
Être encerclé.
Et continuer malgré tout.
Je n’ai pas la tentation de l’esquive.
Au contraire.
Je mesure à quel point je suis attachée à ce peuple qui éprouve cela avec une dignité presque irréelle. Neuf millions de personnes qui ont appris à vivre avec les sirènes comme d’autres vivent avec la pluie.
Je suis fière, d’une certaine manière, de prendre part à ce fragment d’histoire.
Mais la responsabilité me rattrape.
Je suis une mère, sa survie à chaque instant dépend de mes choix. Et je suis aussi la fille de ma maman qui, de l’autre côté de la Méditerranée, s’inquiète terriblement de me savoir ici.
Il va falloir trouver un moyen de partir.
À Tel Aviv, l’atmosphère change.
Dans les abris, une vie parallèle s’organise.
Des jeux apparaissent. Des rires. Une énergie souterraine presque insolente. Une société qui a appris à se réfugier sans s’effondrer.
Nous arrivons à l’hôtel.
La porte de la chambre s’ouvre.
Et soudain.
Des amis surgissent derrière les rideaux.
Un grand « Wouah ! » qui, pour une fois, ressemble davantage à un éclat de rire qu’à un cri d’effroi.
Sur la table, des gâteaux déposés par des amis israéliens, comme famille.
Des messages accumulés sur nos téléphones, d’ici et de là.
Dans ce chaos, chacun pense à l’autre.
La solidarité n’est pas un slogan.
C’est un réflexe profond, universel.
Ma fille apprend vite.
Missiles balistiques.
Super Sonic.
Roquettes.
Drones.
Elle connaît la carte des menaces mieux que certains adultes.
Et pourtant, elle rit encore.
Nous décidons finalement de partir par l’Égypte.
Direction Taba, puis Athènes.
Sur l’autoroute, les sirènes retentissent.
Impossible de s’arrêter.
On continue.
Dans le taxi, je la prépare doucement.
Je lui explique que, parfois, dans certains endroits du monde, il vaut mieux ne pas dire immédiatement que nous sommes juives. Non par honte. Par nécessité.
Parce que son identité sera une stratégie avec laquelle elle devra composer toute sa vie.
Je ne lui transmets pas la peur.
Je lui transmets la conscience.
Je détourne le regard une seconde pour parler au chauffeur.
Et je l’entends sangloter.
Tout sort d’un coup.
La fatigue.
Le manque de la maison.
La tension accumulée.
Elle a tenu pour moi.
Je suis d’une fierté absolue.
Elle pleure quelques minutes.
Puis elle s’endort contre moi.
Moi qui pensais que le trajet entre Tel Aviv et Eilat serait la partie la plus impressionnante — les alarmes, l’impossibilité de s’arrêter sur une autoroute lancée à pleine vitesse — je me trompais.
Le passage en Égypte commence presque banalement.
À Eilat, quelques guichets improvisés.
25 dollars pour le visa.
Un tampon.
Puis un couloir étrange à traverser à pied.
Quelques mètres seulement.
Et l’on passe d’un pays à l’autre.
Une transition presque irréelle.
Mais le voyage ne fait que commencer.
Nous attendons près de trois heures dans un taxi collectif, gelées entre le désert et les montagnes.
Puis la route commence.
Une route étroite, tortueuse, creusée dans la roche.
Les phares éclairent des camions renversés sur le bas-côté, abandonnés là depuis plusieurs jours après accidents.
Le chauffeur, emmitouflé comme un Bédouin du désert froid, conduit la fenêtre ouverte.
Dehors, il fait moins six.
Je n’ose pas lui demander de fermer.
Je me dis que cet air glacé est peut-être ce qui le maintient concentré sur cette route dangereuse.
Finalement, l’aéroport de Taba apparaît dans la nuit.
Tout se déroule avec une simplicité presque déroutante.
Les passagers — beaucoup d’Israéliens qui quittent provisoirement le pays, par trop de tout — avancent calmement.
Après deux heures de retard, parfaitement prévisibles pour un charter improvisé, l’avion décolle.
Direction Athènes.
À notre arrivée, une rumeur circule : l’Iran aurait tenté d’attaquer la Grèce.
Pendant ces jours suspendus, j’ai aussi découvert autre chose.
Les opinions politiques peuvent parfois brouiller le sens de la mesure.
J’ai vu des personnes que j’aime analyser ces événements au nom de principes abstraits, comme si les principes pouvaient rester intacts quand la survie est en jeu.
C’est toujours plus simple de juger à distance.
Mais quand un régime enferme les femmes, finance des guerres par procuration et promet l’anéantissement d’un autre peuple, les principes doivent parfois céder devant la nécessité.
Il est difficile de comprendre que certaines femmes libres puissent condamner les moyens alors même que la finalité — la libération de millions d’autres femmes — est en jeu.
L’histoire est rarement propre.
Elle avance avec des choix imparfaits.
La géopolitique s’écrit dans les livres.
Mais l’Histoire, la vraie, s’apprend parfois dans un escalier d’hôtel, une sirène au loin, et une petite main qui vous serre la vôtre en vous disant :
« Maman, n’aie pas peur. »