Author Archives: charlotteticot

L’étrange géographie des manques

Il avait connu des femmes impressionnantes.

Celles dont on se pâme avant de les aimer.

Celles autour desquelles l’air semble légèrement différent.

Celles qui entrent dans une pièce et déplacent imperceptiblement son centre de gravité.

Celles dont la présence laisse une empreinte avant même que leur absence ne commence.

Celles qui possèdent cette forme de puissance qui rassure autant qu’elle intimide.


Il en avait été fou.

Passionnément.

Déraisonnablement.

Et pourtant quelque chose résistait.

Comme si la vénération ne suffisait pas davantage que le désir.

Comme si l’on pouvait passer sa vie à courir vers ce qui nous fascine sans jamais parvenir à s’y reposer.


À son sujet, les gens, si tant est qu’ils eussent connu son histoire, auraient sans doute une théorie.
Les gens adorent les théories.
Elles leur évitent l’inconfort du mystère.

Un homme recherche la douceur ?
Il cherche sa mère.

Une femme adule la masculinité ?
Elle cherche son père.

Une troisième écrit des livres et tombe amoureuse des êtres complexes ?
Elle cherche probablement les deux.


La psychologie de comptoir possède cette élégance redoutable : elle explique tout et ne comprend rien.

La vérité est généralement moins remarquable.
Et beaucoup plus singulière.


Peut-être, oui peut-être cet homme était-il simplement en quête de ce sentiment très ancien que certains connaissent depuis le berceau et que d’autres passent leur vie à poursuivre.

La certitude que quelqu’un veille.

Que quelque part, dans le vaste désordre du monde, une présence demeure.

Qui ne juge pas.

Qui ne réclame rien.

Simplement quelqu’un qui reste.

Et qui, certains soirs, vous caresse des yeux comme si vous pouviez enfin déposer ce que vous portez depuis trop longtemps.

La sensation qu’il existe quelque part un endroit où l’on peut consigner son armure.

Quelqu’un capable d’offrir un refuge sans devenir une prison.

Quelqu’un qui sache prendre soin sans réduire l’autre à ses blessures.


Parce que certaines faims deviennent si chevronnées qu’elles finissent par se faire passer pour notre personnalité.

Car les manques ont une étrange manière de vieillir.

Ils commencent comme des morsures.

Puis deviennent des habitudes.

Puis des goûts.

Puis des choix.

Et un jour nous les appelons caractère sans même nous apercevoir qu’ils portent encore leur ancien nom.


Alors on s’attache à réussir.
On construit.
On gagne.
On séduit.
On accumule les preuves.

Et pourtant quelque chose fait le siège.
Une question.
Toujours la même.

Quelle place ai-je dans ton monde ?
Pas l’importance que l’on mesure.
Pas celle que l’on raconte.
Pas celle que les autres nous attribuent.

Une autre.
Plus intime.
Plus silencieuse.

Suis-je suffisamment important pour continuer à exister dans ton esprit lorsque je ne suis plus dans ton regard?


À première vue, elle était son contraire, en tout.

En réalité, elle habitait simplement une autre région du même territoire.

Elle avait grandi entourée d’amour.

Ce n’était pas cela qui lui avait manqué.

Ce qui lui avait manqué était plus difficile à nommer.

Les adultes qui l’entouraient l’adoraient.
Mais ils ne savaient pas toujours où la rejoindre.

Elle comprenait tôt.
Très tôt.
Peut-être trop tôt.

Elle percevait des choses qu’on ne lui expliquait pas encore.
Pansait ce que, pourtant, on ne lui demandait pas encore de penser.
Et personne n’avait réellement conscience du monde qui se faisait déjà place en elle.


Alors elle avait prospéré avec cette sublime sensation d’habiter seule une partie d’elle-même.
Une solitude peu spectaculaire.
Une solitude réservée.
La solitude de ceux qui sont aimés mais pas toujours rencontrés.

Ce qui lui avait manqué n’était pas l’amour.
C’était la sensation d’être comprise à la hauteur de ce qu’elle percevait.

Alors elle avait développé très tôt une aptitude particulière.
Une hypervigilance de l’âme.

Une attention presque excessive aux mouvements intérieurs des autres.

Tant et si bien qu’elle finissait parfois par ne plus voir les choses.
Un meuble pouvait changer de place.
Un tableau disparaître d’un mur.
Une saison entière traverser un paysage sans qu’elle en garde véritablement le souvenir.
Le monde matériel glissait devant elle comme un décor secondaire.

En revanche, qu’un regard se voile imperceptiblement, qu’une voix perde une nuance de lumière, qu’un enthousiasme sonne une seconde trop vite ou qu’un silence s’éternise un instant de trop, et elle le remarquait aussitôt.

Elle percevait les êtres comme d’autres perçoivent les couleurs.
Avec cette précision involontaire qui ressemble moins à un talent qu’à une nécessité.

Comme si une partie d’elle était restée en faction devant les âmes.
Comme si elle avait passé sa vie à surveiller les gesticulations invisibles du cœur humain dans l’espoir secret de ne plus jamais manquer une rencontre.

Comme certains enfants apprennent à lire les visages pour anticiper les orages, elle avait appris à lire les consciences.
À repérer les contradictions.

Les brisures.

Les aspirations cachées sous les discours.

Les douleurs cachées sous les accomplissements.

Lorsqu’on grandit sans être pleinement trouvé, on développe parfois la conviction obscure que quelque chose d’essentiel chez soi persiste toujours à être découvert.

Alors on observe.

On écoute.

On comprend.

On perce les intentions.

Non par curiosité.
Mais dans l’espoir silencieux qu’au détour d’une jonction, quelqu’un reconnaisse enfin cet État resté sans témoin.


Peut-être est-ce pour cela qu’elle était devenue si prévenante.

Parce qu’elle s’attachait à combler chez les autres ce qui chez elle n’avait été même effleuré.

Au fond, nous ne consacrons pas toujours notre vie à ce que nous aimons.
Nous la dévoyons irrépressiblement à ce qui nous a manqué.

Plus tard, elle avait cultivé sa propre stratégie.

Transformer les sentiments en sensations.

Les émotions en présence.

Les idées en substance.

Les mots en peau.

Comme si tout ce qui restait abstrait risquait de disparaître.
Comme si l’amour n’existait vraiment qu’à partir du moment où il pouvait être touché.

Là où lui s’évertuait en la confirmation discrète qu’il était digne d’être aimé,
elle s’ingéniait à la faveur de la certitude d’un contact privilégié.

Lui voulait savoir :
— Ça va ? Je suis quelqu’un de bien ?

Il ne le formulait évidemment pas.
Les grandes questions ne le sont jamais.

Suis-je quelqu’un dont on garde le souvenir lorsqu’il quitte la pièce ?

Quelqu’un dont la présence modifie imperceptiblement la couleur d’une journée ?

Quelqu’un qui laisse davantage qu’une trace : une résonance ?

Elle, elle voulait savoir :
— Est-ce que quelqu’un peut vraiment entrer dans la pièce où je vis depuis toujours seule ?


Voilà la tragédie discrète de beaucoup d’histoires d’amour.

Nous demandons tous la même chose.

Simplement pas dans la même langue.

Elle l’avait compris très tôt.

Elle observait.

C’était même probablement sa manière d’aimer.

Déplier les êtres.

Débusquer derrière leurs opinions la géographie secrète de leurs manques.


Elle était persuadée qu’il ne pourrait jamais vraiment s’enamourer d’elle.

Non parce qu’elle doutait de sa sincérité.

Mais parce qu’elle croyait avoir compris quelque chose de sa mécanique intérieure.

Certaines personnes ont besoin d’être aimées.


D’autres ont besoin de sentir l’amour circuler.

Et ce n’est pas exactement la même chose.

Elle, lorsqu’elle aimait, aimait avec constance.

Comme on entretient un feu.

Comme on veille un jardin.

Sans stratégie.

Sans retrait calculé.

Sans ces mouvements de flux et de reflux qui maintiennent parfois le désir en éveil.



Lui semblait davantage sensible à cette respiration-là.

À cette alternance mystérieuse entre la présence et le manque.

Entre la certitude et son absence.

Comme si le sentiment devenait plus perceptible lorsqu’il risquait de se dérober.

Peut-être parce que certaines histoires commencent ainsi.

Avec des présences aimantes mais incomplètes.

Des tendresses intermittentes.

Des bras qui ne sont pas toujours là lorsqu’on les cherche.

Alors l’enfant apprend quelque chose sans le savoir.

Il apprend que l’amour est turbulent.

Qu’il apparaît.

Puis s’éloigne.

Qu’il revient.

Puis disparaît encore.

Et plus tard, devenu adulte, il continue parfois à reconnaître le sentiment à cette oscillation familière.

Non parce qu’il aime souffrir.

Non parce qu’il cherche le manque.

Mais parce que son cœur a appris très tôt à lire l’amour dans son va-et-vient.



Elle se demandait parfois si sa douceur n’était pas trop continue pour quelqu’un qui avait grandi avec cette musique-là.

Si son attention ne ressemblait pas davantage à une maison qu’à une aventure.

Et pourtant elle ne lui en voulait pas.

Car chacun cherche l’amour avec les instruments que son histoire lui a laissés.

Certains le reconnaissent dans la paix.

D’autres dans le vertige.

Et la plupart passent leur vie à confondre les deux.


Elle aurait aimé prétendre que tout avait commencé par son sourire.

Ou par cette façon qu’il avait d’entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait un peu.

Ce serait plus romantique.

Plus présentable.

La vérité est qu’elle avait perçu sa faille avant d’apercevoir l’homme.

Et que certaines femmes tombent moins amoureuses des qualités que des fêlures.

Or chez lui, l’entaille était belle.

Pas belle comme une cicatrice.

Belle comme ces fissures qui traversent certains marbres antiques et qui rendent les statues plus humaines que parfaites.


La première fois qu’elle a entendu qu’il l’avait réellement vue, c’était lors de l’inauguration d’une galerie.

Il y avait du bruit.

Des invités.

Des conversations professionnelles.

Une robe.
Simplement une robe.


Puis il était arrivé.

Il l’avait regardée.

Et avait dit :
— Magnifique.

Un seul mot.
Parfois un seul mot suffit à déplacer l’axe d’une histoire.


Ce soir-là, elle n’avait pas découvert qu’il la trouvait belle.

Elle avait découvert qu’il la regardait.

La nuance est immense.


Pendant des mois, elle a repensé au sous-sol.

Pas à ce qui s’y était passé.

Justement.

À ce qui ne s’y était pas passé.

À cette pièce vide sous le bâtiment.

À cette porte qu’elle aurait pu pousser.

À cette seconde où une femme sait qu’elle pourrait faire basculer le récit.

Elle aurait pu lui prendre la main.

Lui dire :
— Viens.

Descendre les marches devant lui.

Sentir son regard glisser le long de sa nuque.

Entendre le silence devenir plus dense à chaque marche.

Certaines pièces vides contiennent davantage de sensualité que les chambres les plus habitées.

Elle aurait pu se retourner.

Laisser quelques centimètres seulement entre leurs corps.

Il existe des distances plus dangereuses que le toucher.

Quelques centimètres parfois.

La largeur d’un souffle.

L’épaisseur d’une hésitation.

Cette zone fragile où l’on ne sait plus très bien si l’on résiste encore à quelqu’un ou si l’on commence déjà à lui appartenir un peu.

Ressentir ce vertige particulier où le monde extérieur cesse momentanément d’exister.

Laisser le temps suspendre sa respiration.

Et puis rien.

Ou peut-être tout.

Parce que les histoires ne sont pas faites uniquement de ce qui arrive.

Elles sont faites aussi de ce qui reste possible.

Certaines portes ne s’ouvrent jamais.

Et pourtant elles changent une vie entière.



Un jour, au détour d’une conversation sans importance, elle lui a écrit qu’elle préférait sa bouille à tout le reste.

Quelques heures plus tard, il lui a envoyé une vieille photo de lui.

Jeune.
Beau.
Presque insolent.

Elle lui avait dit :

— Je préfère toi.

Et lui avait répondu :

— Alors regarde-moi.

C’est presque enfantin.
Et c’est précisément pour cela que c’est bouleversant.

Parce qu’au fond, nous passons tous notre vie à demander la même chose.

Vois-moi.
Choisis-moi.
Rassure-moi.

Aime-moi exactement à l’endroit où je doute encore.


L’on pense souvent que l’amour consiste à rencontrer quelqu’un qui comble nos manques.

Je commence à croire exactement l’inverse.

L’attachement commence peut-être lorsqu’on croise la route de quelqu’un qui révèle nos manques.

Nous ne tombons pas toujours amoureux des personnes.

Nous tombons parfois amoureux de ceux qui ont deviné quelque chose de nous avant nous.

Il révélait chez elle une faim plus ancienne encore que le désir :

celle d’être rejointe jusque dans les territoires les plus reculés d’elle-même.

Elle traduisait chez lui ce besoin muet que l’on avoue rarement :

la certitude d’avoir laissé une trace vivante dans le cœur de quelqu’un.

Et chacun devenait le miroir de la faille de l’autre.


Peut-être qu’il existe quelque part un cartographe invisible.

Un être patient chargé de dessiner les géographies intérieures.

Sur sa carte à lui figureraient les terres du regard.

Les pays de la reconnaissance.
Les archipels de la validation.

Les endroits où l’on cherche à savoir si l’on compte vraiment.


Sur la sienne apparaîtraient les continents du confluent.
Les vallées de l’accès.
Les forêts sombres où l’on cherche quelqu’un capable de nous rattraper.

Là où l’on ne demande pas :
« Aime-moi. »

Mais :
« Comprends-moi. »


Et parfois, par une fantaisie dont le destin a le secret, deux cartes se superposent.

Alors deux voyageurs ont soudain l’impression étrange de rentrer chez eux dans un pays où ils n’ont pourtant jamais vécu.


Peut-être que l’amour n’est pas la fusion de deux êtres complets.

Peut-être est-il simplement cet instant rarissime où deux solitudes devinent qu’elles parlent depuis toujours de la même chose.

Avec des mots différents.


C’est cela, dès lors, l’étrange géographie des manques :

Déceler ces routes où le manque ne s’attend plus à être comblé, mais simplement être reconnu.

Le tribunal des mœurs

Il fut un temps où les femmes savaient dire non.
Enfin, c’est ce que ma mère m’avait appris.

Dire non.
Pas publier un témoignage trente ans plus tard dans Libération entre une recette de granola et un papier sur les masculinités toxiques.

Un mot extrêmement bref.
Trois lettres.
À peine plus compliqué que de nouer un foulard Sézane avant une manifestation néoféministe.

Nous vivons sous le règne du tribunal des mœurs.
Une étrange théocratie morale où l’émotion fait jurisprudence.

Une juridiction parallèle où l’on condamne à la sensation.
Où le souvenir vaut expertise psychiatrique.
Et où plus l’accusation arrive tard, plus elle paraît crédible.

“Il m’a regardée avec insistance en 1998.”
“Il m’a frôlé la taille dans un couloir de la RTBF.”
“Il m’a proposé de l’accompagner aux toilettes.”

Agression cosmique.

Puis, un matin, trente ans plus tard, juste après une séance d’EMDR, au beau milieu du brunch, une interaction médiocre obtient enfin le prestige d’une commotion digne de constituer dossier d’instruction.

Le plus fascinant dans cette époque n’est pas la brutalité des hommes.
C’est l’infantilisation des femmes.


On les décrit désormais comme des créatures perpétuellement sidérées.
Incapables de partir.
Incapables de comprendre.
Incapables de repousser.
Incapables même d’interpréter une situation pourtant limpide pour n’importe quel mammifère doté d’un instinct élémentaire.

La femme contemporaine est un miracle neurologique :
elle peut diriger une entreprise du CAC 40, élever trois enfants, faire un semi-marathon, ouvrir une micro-entreprise de céramique éthique… mais face à Patrick Bruel près d’un lavabo, plus rien.

Sidération totale.

Le cerveau reptilien s’éteint.
Les jambes cessent de fonctionner.
Le mot “non” disparaît mystérieusement du dictionnaire.

Et attention : si vous osez trouver cela légèrement comique, vous devenez immédiatement misogyne.

Très bien.
Soyons-le.

Je suis peut-être misogyne, en effet, puisque je continue à penser qu’une femme adulte possède encore la faculté révolutionnaire de se lever et de s’éclipser.

L’héroïne moderne est une créature paradoxale :
elle exige simultanément qu’on reconnaisse sa puissance absolue… et son incapacité totale à s’extraire d’une situation.

Mieux : je pense même — tenez-vous bien — qu’une jolie masseuse sait parfaitement qu’en posant ses mains huilées sur le corps d’un homme, il existe une possibilité statistiquement non nulle qu’il éprouve un frémissement physiologique.

Stupéfiant concept.

Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il puisse tout se permettre.
Mais enfin, entre une proposition lourde et un crime sexuel, il existait autrefois ce qu’on appelait la subtilité.

Aujourd’hui, la subtilité est une vieille catin bourgeoise qu’on a fusillée sur Twitter.

Le nouveau monde adore les qualifications pénales grand format.

Prédateur.
Agression.
Emprise.
Violence sexuelle.
Trauma.

Nous utilisons désormais des locutions de cour d’assises pour raconter des scènes de drague ratée.

Et le plus étrange est que ces accusations arrivent toujours après coup.
Jamais sur le moment.

Curieusement, aucune de ces femmes ne semble avoir quitté la pièce immédiatement.
Aucune n’a giflé.
Aucune n’a crié.
Aucune n’a appelé la police.

En revanche, trente ans plus tard, devant un micro de podcast, les souvenirs deviennent extraordinairement précis.

Le couloir était sombre.
La respiration était lourde.
Le regard était insistant.
Le parquet craquait.

Netflix peut lancer la série.

Et autour de ces témoignages gravitent toujours les mêmes vestales médiatiques, les mêmes procureures permanentes du féminisme de plateau, qui chaussent instantanément les chaussons des accusatrices sans jamais distinguer le grotesque du criminel, le vrai du fantasmé, le malaise du viol.

Certaines semblent avoir fait de la détestation des hommes une auto-entreprise parfaitement rentable.

Peu importe les faits.
Peu importe les nuances de situation.
Peu importe même parfois l’absence totale de preuves.

L’homme est accusé : il servira donc d’exemple.

On transforme alors chaque chanteur, comédien ou écrivain un peu séducteur en Barbe-Bleue républicain.
Et tout cela donne à certaines une merveilleuse occasion d’exister médiatiquement entre deux indignations subventionnées.

Pendant ce temps-là, les vraies victimes, les vraies violences, les vrais viols deviennent presque inaudibles à force d’être mélangés aux anecdotes de loge et aux souvenirs embarrassés de dîner mondain.

Moi-même, j’ai dîné un soir avec un célèbre visage du journal télévisé français, plus tard traîné dans ce nouveau Colisée contemporain où l’on livre les hommes à la cour des mœurs.

J’écrivais alors des textes pour un seul-en-scène qu’il préparait sur fond de musique classique, avec des poèmes composés par de jeunes auteurs.

Le dîner fut charmant.
Littéraire.
Un peu théâtral.

À un moment, il me regarda avec cette gravité élégante des hommes d’un autre temps et me dit :

“Charlotte, vous ressemblez à un faon. On a envie de vous protéger.”

C’était absurde.
Donc assez drôle.

J’étais une jeune femme, pas une enfant.
Je savais parfaitement qu’un dîner avec un homme consacré n’avait rien d’un séminaire sur les servitudes de passage en copropriété.

Puis il voulut m’accompagner jusqu’à mon taxi en scooter.
J’acceptai.

Et là, attention : selon les standards contemporains, je venais manifestement de traverser trois frontières patriarcales et six zones rouges du consentement.

En descendant du scooter, il retira son casque et m’avoua que finalement, je ne le laissais pas indifférent.
Presque gêné de cette confusion des genres, il s’agenouilla devant moi, heaume ôté tel le chapeau d’un gentilhomme, et me demanda s’il pouvait m’embrasser.

J’ai éclaté de rire.

Je lui ai dit non.

Il s’est excusé avec distinction.

Fin de l’histoire.

Pas de plainte.
Pas de trauma transgénérationnel.
Pas de thread Instagram intitulé “Comment j’ai survécu au scooter de PPDA.”

Parce qu’un homme qui tente sa chance n’est pas nécessairement un violeur.
Et parce qu’une femme qui refuse n’est pas automatiquement une victime.

Car enfin.

Cette journaliste belge racontant qu’elle accompagna Patrick Bruel jusqu’aux toilettes de la RTBF après plusieurs signes évidents de séduction préalable… que croyait-elle exactement ?

Qu’un homme désirant une femme souhaite soudain lui exposer le fonctionnement de la ventilation sanitaire dans l’intimité des faïences ?

Or la vérité est beaucoup moins romanesque.

La plupart des interactions dénoncées aujourd’hui relèvent non du crime… mais de la vieille comédie humaine : désir, vanité, ambiguïté, ego, séduction, pouvoir, fantasme, déception, honte parfois.

Autrement dit : la vie.

La société actuelle semble incapable de supporter cette banalité tragique : les hommes convoitent parfois avec insistance ; les femmes dédaignent parfois sèchement ; et l’humanité survit malgré tout depuis plusieurs millénaires.

Nous ne voulons plus des hommes dangereux.
Très bien.

Mais nous semblons désormais incapables de tolérer même les hommes entreprenants.

La société post-érotique rêve d’une sexualité sous contrôle RH.
Une séduction validée par formulaire Cerfa.
Un désir précédé d’un QR code de consentement et d’une attestation préfectorale.

Le tragique humain, lui, n’a pas disparu.

On lui a simplement donné un hashtag.

Ce que l’on pardonne aux habiles

Nous étions installés depuis dix minutes.
La réunion avait déjà trouvé son centre de gravité.

Au téléphone avec son égal, une phrase lancée avec cette insistance calculée des hommes qui aiment rappeler qu’ils dominent la scène — « N’oublie pas avec qui tu travailles » — cette façon très particulière d’installer les rapports de force comme d’autres posent leur veste sur une chaise.

Lui, parle comme certains abattent leurs cartes : d’un geste sec, avant même que les autres aient regardé leur jeu. Sa technicité est réelle. Redoutable même. Suffisamment pour installer chez chacun cette prudence étrange que provoquent les gens trop sûrs de leur supériorité : on commence soudain à relire mentalement chacune de ses propres pensées avant d’oser les prononcer.

Alors il avance.

— On ne va pas traire une copropriété avec un hypermarché.

L’image est triviale. Donc mémorable.

Puis, il rebondit sur une proposition que je viens de formuler :

— Mais Madame, si j’étais intelligent, j’aurais fait agent.

Le compliment ressemblerait presque à une révérence, en apparence.
Il est évidemment illuminé de ce mélange très particulier de flatterie et de condescendance que certains hommes utilisent comme un art mondain et fonctionne surtout comme une façon élégante de te réassigner pour mieux reprendre la main.

Dans le même mouvement, il ajoute :

— C’est comme si un moche espérait emballer Adriana Karembeu.*

Et moi, presque malgré moi :

— L’histoire prouve pourtant que certains ont déjà signé le bail.

Autour de la table, les lèvres bougent et se mordent avant les consciences.
C’est toujours ainsi : les provocateurs comptent sur la vitesse du rire pour empêcher la réflexion de les rattraper.

Puis, toujours, vient la phrase de trop.

— Les copropriétaires préféreront voir flâner le cul de Sophie Marceau plutôt que celui de vos camions… encore que pour celui de Josiane Balasko, il faudrait peut-être élargir les sorties de secours.

Petit flottement.

Mais il connaît parfaitement cette seconde-là.
Cette seconde où chacun hésite entre nommer l’outrance… ou la laisser passer pour ne pas rompre le fragile théâtre social de l’entrevue réussie.

Alors personne ne recadre le propos, du texte à l’esprit, de la lettre à l’intention.

Et c’est précisément là qu’il devient intéressant.

Car il ne cherche pas seulement à convaincre.
Il cherche autre chose : vérifier jusqu’où son emprise lui permettra d’aller.

La garde s’abaisse doucement, à la faveur de ses volontés ; il sait conduire chacun exactement là où cela sert ses intérêts. La vie lui a tout pris, renforçant son aura sévère et orchestratrice. Rien ni personne ne semble devoir s’ériger devant l’exécution méthodique de ses objectifs.

Plus tard, le pied collé à la table en marbre, il lance à son associé, devant des clients dont la fortune n’a jamais eu besoin de se déguiser en spectacle :

— Elle est à toi ? T’es pété de tunes, toi !

La phrase tombe lourdement.
Comme s’écrasent souvent les plaisanteries des hommes qui prétendent se moquer de l’argent tout en rappelant sans cesse qu’ils savent parfaitement le reconnaître : avec cette vulgarité particulière de ceux qui veulent prouver qu’ils n’en sont pas impressionnés.

Et soudain, tout devient limpide.

Les excès.
Les vannes.
Les débordements permanents.

Ce ne sont pas des accidents.

Ce sont des tests.

Les hommes techniquement supérieurs obtiennent souvent une chose fascinante :
on finit par prendre leur aisance pour de la vérité.

Alors même leurs excès paraissent argumentés.
Même leurs grossièretés deviennent “du tempérament”.
Même leurs débordements ressemblent presque à du génie.

Et c’est là que cette histoire devient intéressante.

Car le problème n’est jamais l’homme brillant.
Il fait ce que font tous les hommes brillants mal surveillés : il avance jusqu’à rencontrer une limite.

Le problème, ce sont les autres.

Ceux qui sourient quand ils désapprouvent.
Ceux qui admirent au point de ne plus contredire.
Ceux qui confondent stature et justesse.

On appelle souvent cela de l’humilité.

Mais ce n’en est pas.

L’humilité ne consiste pas à se rapetisser devant l’habileté.
Elle consiste à rester debout devant elle.

Même quand elle impressionne.
Même quand elle séduit.

Parce qu’un homme brillant sans contour finit toujours par croire que son talent vaut permission.

Et les salles pleines de gens silencieux sont les endroits préférés des ego mal élevés.

Mémoire d’insoumis

Ils ont senti que quelque chose se déplaçait, pour les précipiter…

Pas encore visible, pas encore nommé — mais déjà irréversible, impérieux et menaçant.

Alors ils ont finalement accepté de laisser leur vie, là, las …

Ma grand-mère quitte l’Allemagne comme on abandonne une pièce dont l’air manque. Sans se retourner. 

Son père et son frère ont déjà traversé l’Atlantique, en éclaireurs d’un monde possible. Le Brésil les attend, ou du moins veulent-ils y croire ! 

Elle doit les y rejoindre, plus tard, avec sa maman ; ensemble, elles ont la charge de tout emmener. Tout ? Ou bien l’essentiel.

Elles descendent vers le sud de la France, portées par une espérance qui déjà se dérobe.

Le port est proche. Le bateau aussi.

Mais il est trop tard.

Il y a des instants minuscules qui décident de toute une vie. Celui-ci en était un.

Le navire s’éloigne. L’Histoire, elle, se rapproche.

Elles sont arrêtées, internées, et conduites à Gurs, par les Français, oui. comme happées dans un engrenage qui ne relâche rien.

La boue colle aux pieds comme une seconde peau. Les baraquements tiennent debout par habitude plus que par solidité. On demeure immobile. On s’use. On disparaît à bas bruit.

Et puis les listes.

Les noms, remplacés par des numéros.

Les départs vers l’Est, qui vident le camp comme on souffle sur des braises.

Et Gurs lui-même glisse, imperceptiblement, d’un camp d’internement vers une antichambre d’extermination.

Son tour -celui de ma grand-mère- approche.

Et puis — une faille dans la nuit, au bord de l’irréparable.

Mon grand-père entre dans cette histoire comme on arrache un verrou. Ancien soldat, décoré, résistant, israélite — une anomalie vivante dans un monde qui trie et qui broie. Il n’est pas seul. D’autres avec lui. Juifs et non-juifs, liés par une même insoumission -la véritable- une manière d’opposer à la nuit un refus commun.

Ils ouvrent le camp.

Ils prennent à la mort ce qu’elle avait déjà commencé à compter.

Dont elle — ma Mamie Trude, qui deviendra Thérèse par naturalisation, et sa mère Beila, dont je porte le prénom.

Ils ne le savent pas encore, mais leurs vies viennent de se nouer.

Ils partent à pied vers la zone libre, vers Nice. La route est longue, incertaine, mais elle les tient debout. En chemin, au milieu de ce qui vacille, ils tombent amoureux. Et là, malgré… malgré tout, ils se marient.

Plus tard, après si peu de temps, mon Papi fait un geste qui dit tout :

il embauche Otto.

Otto, l’Allemand. Le déserteur. Celui qui a refusé de devenir ce qu’on attendait de lui.

Mon grand-père ne lui demande pas d’où il vient. Il regarde seulement ce qu’il accomplit.

Ils travailleront ensemble, longtemps. Mon grand-père est grainetier. À faire pousser du vivant, saison après saison — comme une réponse obstinée à ce qu’ils avaient vu mourir.

De l’autre côté de mon arbre, une autre lignée. Moins rutilante, tout aussi tranchée.

Ma grand-mère paternelle naît dans un angle mort.

Une mère modeste.

Un père notaire qui ne la reconnaît pas.

Alors elle se choisit.

En pleine guerre, elle entre dans le judaïsme comme on entre en résistance. Pas par héritage. Par décision.

Accompagnée par le Rav Israël, elle va jusqu’au bout de ce choix.

En 1948, elle devient ce qu’elle a décidé d’être.

Ma mamie est engagée, forte et engagée.

Mon grand-père se fait son reflet, il refuse la trajectoire tracée.

Un train pour Auschwitz.

Une ligne droite vers l’effacement.

Il descend, prétextant un besoin pressant, une urgence banale arrachée à la mécanique de mort. Mon Papi est un médaillé des évadés.

Un arrêt, une faille, une seconde soustraite au destin — et il bondit hors de sa propre disparition.

Puis la marche. Longue. Incertaine. Vitale.

Jusqu’à retrouver les siens, cachés dans un couvent.

Sauvé par ce paradoxe lumineux : survivre grâce à ceux qui ne sont pas vous.

Ils se rencontrent après-guerre, ils se reconnaissent, naturellement.

Mon arrière-grand-père, Henri Avraham Tykoczynski, lui aussi refusait les linéaments imposés.

Allié de Léon Blum, il rompt, il bifurque, il trace sa propre voie — loin des dérives antisémites de certains des siens. Pied de nez effronté à notre époque abîmée.

Chez eux, on n’obéit pas aux lignes droites : on invente ses propres trajectoires.

Et moi, je viens de là.

D’hommes et de femmes qui ont raté des embarcations,

sauté de trains,

détroussé des camps,

tendu la main à l’ennemi,

et préféré, malgré tout, continuer à vivre — et même, parfois, à aimer.

Un hasard planifiable

Dans les abris de la Terre Promise

Je n’étais pas revenue en Israël depuis novembre 2023.

À partir d’octobre, le calendrier avait changé de nature. Ce n’était plus un mois. C’était une fracture. Un moment à partir duquel les conversations basculent et les silences prennent du poids.

Ma fille en entendait parler depuis deux ans et demi. Elle connaissait les récits. Les débats. Les brisures. Mais elle ne connaissait pas la lumière.

Il y avait des vacances scolaires. Et l’idée s’est imposée à moi avec une évidence tranquille : il fallait que nous y allions.

Je ne crois pas au hasard en politique internationale. Je crois aux séquences. Aux tensions qui mûrissent lentement. Aux forces molles qui travaillent dans l’ombre : financements, réseaux, idéologies entretenues pendant des années jusqu’à devenir des menaces systémiques.

Depuis l’automne 2023, je sentais qu’une nouvelle étape se préparait. Une confrontation plus large. Presque inévitable.

Et je dois l’avouer sans détour : je pensais aussi qu’elle était nécessaire.

Essentiel pour la sécurité d’Israël.

Pour un Moyen-Orient qui vit depuis trop longtemps sous la menace permanente d’un régime qui finance ses proxys et promet la disparition d’un autre État.

Nécessaire aussi, pour le peuple iranien lui-même — ce peuple magnifique, cultivé, étouffé depuis des décennies par un appareil théocratique et militaire qui a confisqué son destin.

Je sais que certains appelleront cela de la dureté.

Je préfère appeler cela regarder l’Histoire en face.

Mais je sais aussi une chose : une offensive aérienne, si spectaculaire soit-elle, ne suffit jamais à renverser un système. Derrière le régime iranien se tiennent des centaines de milliers d’hommes armés — les Gardiens de la Révolution — une structure idéologique, militaire et économique qui ne disparaît pas avec quelques frappes.

On peut espérer l’émergence d’un pouvoir plus ouvert.

On peut l’imaginer.

Mais un dirigeant réformateur qui surgirait au sommet d’un tel appareil serait immédiatement en danger. Six cent mille hommes armés ne se dissolvent pas par décret. Les repentis existent rarement dans les appareils idéologiques.

C’est la lucidité tragique des révolutions :

les tyrannies tombent rarement proprement.

Alors je suis venue avant.

Avant l’embrasement possible.

Avant que l’équation régionale ne se règle brutalement.

Et j’ai voulu que ma fille voie d’où elle vient.

Pas un débat.

Un sol.

Vendredi. Jérusalem.

Ramadan.

Jour de prière.

Des hommes se dirigent vers la mosquée.

Des rabbins traversent les ruelles.

Des soldats passent.

Les cloches. Les appels. Les psaumes.

Deux mondes se croisent sans se toucher.

C’est magnifique.

Et c’est lourd.

Je garde cette naïveté obstinée : un sourire peut fissurer une méfiance. Individuellement, tout reste possible. Systémiquement, les frontières sont épaisses.

Jérusalem est une ville œcuménique.

Le personnel de l’hôtel vient de partout. Beaucoup d’Arabes israéliens. Dans leurs yeux, la même inquiétude que dans les nôtres.

Il suffit d’un regard humain pour que la peur recule d’un pas et parfois un pas suffit.

Dans l’abri, plus tard, une femme de chambre musulmane, voilée, d’une douceur incroyable, passera de longues minutes à caresser les cheveux de ma fille pour la rassurer.

Un geste simple. Maternel. Instinctif.

À cet instant précis, je me suis dit que le cœur des femmes tient parfois plus solidement que les systèmes de défense.

Je voulais que ma fille voie cela aussi :

la complexité

et la beauté au milieu des blessures.

Le soir, nous avons plongé dans la piscine glacée malgré les dix degrés extérieurs.

Un défi absurde et joyeux.

Comme si le corps refusait de se soumettre à la gravité du monde.

À sept heures du matin, la sonnette retentit.

Je m’étais préparée. Un pyjama plus chaud posé près du lit. Une intuition silencieuse.

Je la réveille.

On se précipite dans l’escalier.

Neuvième étage, rejoignez les niveaux inférieurs.

Des centaines de personnes convergent dans la cage d’escalier.

Un silence compact.

Je comprends immédiatement ce qui se passe.

Israël.

L’Iran.

La confrontation qui s’élargit.

Je lui explique la situation d’une voix posée, presque pédagogique, comme si je lui racontais une page d’histoire qui s’écrivait en direct.

Ma main frissonne dans la sienne.

— Maman, n’aie pas peur.

— Je n’ai pas peur.

— Si. Ta main tremble.

Elle a été mon pilier.

Une résilience absolue.

Moi, j’analysais.

Elle tenait.

Les alarmes se succèdent.

On s’y habitue presque.

Puis vient le samedi soir.

Information sonore didactique.

Première alarme : missile lancé.

Deuxième : impact imminent.

La méthode est claire.

Presque rassurante.

Et soudain, un grondement.

Pas au moment prévu.

Par la fenêtre, nous apercevons l’éclair lointain puis l’explosion et des fumées sombres qui s’élèvent vers nous.

Une ogive à têtes multiples vient de frapper ailleurs.

Pas selon le scénario annoncé.

Je comprends immédiatement ce que cela signifie : la technologie n’est jamais parfaite et la guerre évolue toujours plus vite que les protocoles qui prétendent la contenir.

Cette nuit-là, je ne dors pas.

Je reste éveillée au-dessus de ma fille comme un parapluie humain.

Et je consulte les informations.

Le Hezbollah.

Les Houthis.

D’autres fronts.

L’étau.

Je ne craque pas par panique.

Je craque par lucidité.

Je mesure soudain ce que signifie vivre ici sans échappatoire.

Être encerclé.

Et continuer malgré tout.

Je n’ai pas la tentation de l’esquive.

Au contraire.

Je mesure à quel point je suis attachée à ce peuple qui éprouve cela avec une dignité presque irréelle. Neuf millions de personnes qui ont appris à vivre avec les sirènes comme d’autres vivent avec la pluie.

Je suis fière, d’une certaine manière, de prendre part à ce fragment d’histoire.

Mais la responsabilité me rattrape.

Je suis une mère, sa survie à chaque instant dépend de mes choix. Et je suis aussi la fille de ma maman qui, de l’autre côté de la Méditerranée, s’inquiète terriblement de me savoir ici.

Il va falloir trouver un moyen de partir.

À Tel Aviv, l’atmosphère change.

Dans les abris, une vie parallèle s’organise.

Des jeux apparaissent. Des rires. Une énergie souterraine presque insolente. Une société qui a appris à se réfugier sans s’effondrer.

Nous arrivons à l’hôtel.

La porte de la chambre s’ouvre.

Et soudain.

Des amis surgissent derrière les rideaux.

Un grand « Wouah ! » qui, pour une fois, ressemble davantage à un éclat de rire qu’à un cri d’effroi.

Sur la table, des gâteaux déposés par des amis israéliens, comme famille.

Des messages accumulés sur nos téléphones, d’ici et de là.

Dans ce chaos, chacun pense à l’autre.

La solidarité n’est pas un slogan.

C’est un réflexe profond, universel.

Ma fille apprend vite.

Missiles balistiques.

Super Sonic.

Roquettes.

Drones.

Elle connaît la carte des menaces mieux que certains adultes.

Et pourtant, elle rit encore.

Nous décidons finalement de partir par l’Égypte.

Direction Taba, puis Athènes.

Sur l’autoroute, les sirènes retentissent.

Impossible de s’arrêter.

On continue.

Dans le taxi, je la prépare doucement.

Je lui explique que, parfois, dans certains endroits du monde, il vaut mieux ne pas dire immédiatement que nous sommes juives. Non par honte. Par nécessité.

Parce que son identité sera une stratégie avec laquelle elle devra composer toute sa vie.

Je ne lui transmets pas la peur.

Je lui transmets la conscience.

Je détourne le regard une seconde pour parler au chauffeur.

Et je l’entends sangloter.

Tout sort d’un coup.

La fatigue.

Le manque de la maison.

La tension accumulée.

Elle a tenu pour moi.

Je suis d’une fierté absolue.

Elle pleure quelques minutes.

Puis elle s’endort contre moi.

Moi qui pensais que le trajet entre Tel Aviv et Eilat serait la partie la plus impressionnante — les alarmes, l’impossibilité de s’arrêter sur une autoroute lancée à pleine vitesse — je me trompais.

Le passage en Égypte commence presque banalement.

À Eilat, quelques guichets improvisés.

25 dollars pour le visa.

Un tampon.

Puis un couloir étrange à traverser à pied.

Quelques mètres seulement.

Et l’on passe d’un pays à l’autre.

Une transition presque irréelle.

Mais le voyage ne fait que commencer.

Nous attendons près de trois heures dans un taxi collectif, gelées entre le désert et les montagnes.

Puis la route commence.

Une route étroite, tortueuse, creusée dans la roche.

Les phares éclairent des camions renversés sur le bas-côté, abandonnés là depuis plusieurs jours après accidents.

Le chauffeur, emmitouflé comme un Bédouin du désert froid, conduit la fenêtre ouverte.

Dehors, il fait moins six.

Je n’ose pas lui demander de fermer.

Je me dis que cet air glacé est peut-être ce qui le maintient concentré sur cette route dangereuse.

Finalement, l’aéroport de Taba apparaît dans la nuit.

Tout se déroule avec une simplicité presque déroutante.

Les passagers — beaucoup d’Israéliens qui quittent provisoirement le pays, par trop de tout — avancent calmement.

Après deux heures de retard, parfaitement prévisibles pour un charter improvisé, l’avion décolle.

Direction Athènes.

À notre arrivée, une rumeur circule : l’Iran aurait tenté d’attaquer la Grèce.

Pendant ces jours suspendus, j’ai aussi découvert autre chose.

Les opinions politiques peuvent parfois brouiller le sens de la mesure.

J’ai vu des personnes que j’aime analyser ces événements au nom de principes abstraits, comme si les principes pouvaient rester intacts quand la survie est en jeu.

C’est toujours plus simple de juger à distance.

Mais quand un régime enferme les femmes, finance des guerres par procuration et promet l’anéantissement d’un autre peuple, les principes doivent parfois céder devant la nécessité.

Il est difficile de comprendre que certaines femmes libres puissent condamner les moyens alors même que la finalité — la libération de millions d’autres femmes — est en jeu.

L’histoire est rarement propre.

Elle avance avec des choix imparfaits.

La géopolitique s’écrit dans les livres.

Mais l’Histoire, la vraie, s’apprend parfois dans un escalier d’hôtel, une sirène au loin, et une petite main qui vous serre la vôtre en vous disant :

« Maman, n’aie pas peur. »

État transitoire permanent

Il vit depuis longtemps avec une épée invisible au-dessus de la tête.

Une lame ancienne, forgée il y a bientôt vingt ans, qui n’a jamais vraiment cessé de vibrer. Elle ne tombe pas. Elle menace. Elle rappelle. Elle exige une vigilance constante, une façon particulière de respirer, de se projeter, de faire ses valises.

Il y a des pays qu’on ne traverse pas.

Des frontières qu’on ne regarde qu’en rêve.

D’autres qu’on atteint à condition de prévenir, d’attendre, d’obtenir un feu vert écrit, poli, administratif, inhumain.

Ce printemps-là, Istanbul était à notre portée.

Presque un miracle géographique.

À l’aéroport, tout a commencé par un retard. Un de ces petits accidents domestiques qui ressemblent à de la négligence mais qui, parfois, savent. 

Il fallait être là plus tôt que notre habitude familiale ne le permet. 

Les bagages n’ont pas suivi. L’avion non plus. On a substitué nos billets. Un autre horaire. Un autre souffle.

Et ce temps prolongé nous a conduits lentement vers la sécurité.

La file était si longue. La fatigue, déjà là.

Les passeports sont passés de main en main, centralisés à mon près puis au bout des doigts du douanier.

Il contrôle laconiquement. Celui de ma fille. Le mien.

Puis le sien.

Un silence.

Une phrase neutre, presque cérémonieuse : «Veuillez me suivre, Monsieur.»

Alors, il est parti avec eux.

Et moi, je suis restée.

Je suis restée avec trop de sacs, trop de poids, trop de pensées.

Son baluchon sur les épaules — l’ordinateur, le travail, la vie comprimée dans quelques kilos — et par-dessus le cartable de ma fille. Elle s’est allongée sur le sol, vidée. Les dalles froides sous son corps d’enfant. Et l’attente, interminable, qu’elle côtoie si bien déjà.

Il pouvait encore écrire.

Des messages succincts, retenus.

Puis cette phrase, qui n’était pas une épouvante, mais un pressentiment :

« Je crois qu’on m’emmène. »

On ne lui disait rien.

Rien à expliquer, rien à comprendre.

Juste avancer.

Dans la fourgonnette censée le mener à l’OPJ, soudain, au milieu du brouillamini, du cœur et de l’esprit. Un homme aux dreadlocks, à la douceur inattendue, qui l’aborda à la façon dont on se rebiffe un peu lorsque l’on reconnaît l’injustice avant même de la nommer.

— Qu’est-ce qui t’arrive mon frère?

Il s’est surpris à raconter. Calmement. Le passé judicaire. Les autorisations. Les contraintes. La dette. Les remboursements réguliers. Cette vie au pas compté, consentie, surveillée.

L’agent a insisté. Il a cherché. Un dimanche. Des numéros impossibles. Des bureaux fermés. Et pourtant, un fil a répondu. Une voix. Une confirmation. Oui, il paie. Pas de risque de fuite, il peut s’envoler.

Pendant ce temps, de mon côté du monde, il fallait décider.

Aller ou rester.

Protéger l’enfance ou partager la souffrance.

Choisir le combat.

Nous avons avancé vers l’avion sans lui.

Ma fille m’a demandé ce qui se passait.

Je lui ai répondu qu’on irait toutes les deux, que la tristesse n’avait pas à gagner aujourd’hui.

Elle pleurait sans bruit.

Avec une dignité immense.

Les larmes coulaient, mais elle les tenait, comme on tient une promesse.

— T’inquiète pas, maman. On va s’amuser.

J’ai écrit. Des mots que l’on inscrit quand on se sent coupable d’aimer la joie autant que la loyauté. Que je suis là. Qu’on est là. Que je dois l’emmener. Qu’on avisera.

Installées dans l’avion, un masque sur mon âme étranglée.

Et là, cette question, nette, implacable, d’une enfant devenue trop lucide, trop tôt :

— Maman ? 

— Oui mon amour.

— Dis-moi maintenant. Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’ai cherché des mots qui n’abîment pas.

Des mots pour parler d’argent, de structures lointaines, de frontières fiscales, de lignes floues entre l’intelligence et la faute.

Des mots pour expliquer qu’autrefois, certains choix semblaient possibles.

Et que le temps, lui, n’oublie jamais.

Elle savait déjà un peu.

Depuis longtemps.

Mais entendre, c’est autre chose.

Je lis : « Chérie, j’arrive ! »

Alors tout a cédé.

Nos épaules. Nos digues.

Et puis il est entré

Essoufflé. Libre.

Présent, peut-être plus que depuis longtemps.

Nous sommes partis ensemble.

La Perle du Bosphore nous tendait les bras.

Et avec elle, cette certitude fragile et précieuse : il y a des voyages qui commencent quand on n’embarque pas et l’on manquerait le tour du monde s’il le fallait, rien que pour se tenir droit sous un regard qui grandit.

Ce texte est une autofiction.

Un territoire instable où le réel n’est pas nié, mais travaillé. Où l’intime cesse d’être une confession pour devenir une matière littéraire.

Il y a quelques années, j’ai publié un premier roman.

Un livre cru, directement branché sur la douleur. Mon histoire, mes failles, mes tempêtes. Vous y êtes allés nombreux. Vous l’avez lu vite, intensément, parfois comme on regarde un accident sans pouvoir détourner les yeux. Vous avez commenté, questionné, pris position. Le malheur, surtout quand il est réel, appelle toujours le public.

Il y a quelques mois, un autre roman est sorti.

Un livre plus dense, plus structuré, plus exigeant.

Un texte qui ne se contente pas de raconter ce qui fait mal, mais qui tente de comprendre pourquoi, comment, jusqu’où. Un livre qui m’a demandé plus que du courage : de la pensée, de la rigueur, une vraie plongée intérieure. Un livre qui appelle du temps, de la disponibilité, une forme de silence du cœur.

Mes amis l’ont moins lu.

Ou pas vraiment.

Pas jusqu’au bout.

Pas avec ce même appétit.

Pourquoi ?

Parce que l’âme humaine est ainsi faite : elle se nourrit volontiers du réel souffrant, beaucoup moins de la complexité. Elle aime l’œuvre quand elle est identifiable, presque voyeuriste. Elle se désintéresse dès que la littérature cesse de livrer des clés faciles et exige autre chose que de l’empathie immédiate.

Lire un malheur, c’est confortable.

Lire une pensée l’est moins.

Alors ce texte, vous l’aimerez sans doute. Il s’ancre dans le réel, il touche à ce qui tremble, à ce qui inquiète. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas là que tout se joue. Le plus édifiant réside souvent dans ce qui ne se crie pas, mais qui retient ses larmes à l’instant du départ.

L’avion a décollé, je suis restée en transit, à l’endroit d’où l’on ne revient pas, cet endroit transitoire permanent d’où je vous écris.

Babtous fragiles

On les appelle babtous fragiles.


Tu sais, ceux qui, dans la file d’embarquement d’un avion pour lequel tu t’es offert un fast track à 12 balles, soupirent très fort. Ils roulent des yeux. Ils lâchent des pfff et des hm hm. Ils produisent toute la gamme des onomatopées passives-agressives.
Mais ils ne disent rien. Jamais.
Le babtou fragile ne conteste pas. Il souffre en silence. Avec dignité. Et démission.

Définition du babtou fragile :
un être poli jusqu’à l’effacement,
convaincu que le conflit est vulgaire, que la fermeté est suspecte, que le ton monte toujours “trop vite” et qu’au jeu de la joute — dont il est pourtant l’héritier — il est toujours perdant,
qui préfère écrire un mail très long plutôt que dire une phrase très courte,
qui confond calme et anesthésie,
et qui croit profondément que la vie finira par s’excuser…

Mon ami est allé entraîner à la boxe au GIGN.
Rien que cette phrase respire la discipline, la sueur et le sérieux.

Il me dit que les mecs sont excellents, carrés, ultra-préparés. Que l’endroit m’aurait plu. Évidemment. J’aime les lieux où l’on s’exerce à mourir dans un pays à la traîne qui s’indigne surtout pour des détails.

Et puis il me raconte l’intervention grandiose de l’un d’entre eux à Marignane.
Je l’écoute. Concentrée. Admirative.
Et soudain, je dis :

Marignane… 1994 ?

On a ri.

Parce que c’est une des grandes marques de fabrique estampillées Babtou : les unités d’élite ont une anecdote. Une vraie. Une massive. Une gravée dans le marbre. Une qu’on peut dater sans trembler. Après ça, plus rien. Pas par manque de niveau — ils sont parfois redoutables — mais parce que le pays est d’un calme presque insolent. Un calme qui transforme l’expérience en objet rare, cher, quasi muséal.

À l’Est ou ailleurs, les forces spéciales empilent les missions.
Chez nous, on cumule les procédures, les répétitions, les simulations.
De la très haute couture opérationnelle, portée sur un territoire où l’adrénaline sort surtout le samedi soir, après deux verres tiédis par l’ennui et un débat de comptoir entre deux types qui confondent indignation et pensée, mais se vivent philosophes.

Vu de l’extérieur, ça ne rassure pas, ça amuse.
Le sang-froid passe pour de la mollesse clinique.
La retenue pour une peur bien élevée.
L’absence de chaos pour une absence de nerfs, voire une incapacité structurelle à s’affirmer.
Et certains finissent par intégrer l’idée qu’on peut parler au Français de haut, le tester, le provoquer — sans réaction notable, à part un communiqué très bien rédigé.

Je l’ai entendu à Vitry-sur-Seine.
Un garçon radicalisé, sûr de lui, parfaitement à l’aise. Français, mais par conscience jamais inclus dans le “nous”. Systémiquement dangereux et pourtant individuellement chaleureux.
Il lâche babtou fragile comme un diagnostic médical, puis précise tranquillement :
« On leur a fait le Bataclan, ma sœur. »

Il ne s’inclut pas. Il observe. Il commente. Il surplombe.
Pas comme un crime.
Comme une démonstration.
Une performance.
Une animation nationale.
Histoire que même les flics, même les militaires, aient enfin un souvenir professionnel.

Pendant que nos unités répètent, peaufinent depuis trente ans — avec cette obsession très française de la perfection inutile — pour leur prochaine grande anecdote, d’autres racontent déjà la nôtre.

Ils la simplifient.
Ils la caricaturent.
Ils la recyclent.

Et tandis que ça maugrée dans les files d’attente,
le monde a parfaitement compris
qu’on ne mordait pas.

Posséder, est-ce cruauté?


Posséder.

Le mot claque comme un verrou.

Il a la brutalité d’un geste instinctif : refermer la main, tenir, retenir et serrer… bien fort.

Il présume qu’aimer, c’est cela : prendre et absorber.

Mais posséder n’est jamais neutre.

Accaparer, c’est une forme de cruauté —enserrer entame l’autre, mais c’est avant tout soi que l’on rétrécit en silence.

Car celui qui veut régner confond l’amour avec la peur.

Il amalgame la présence avec l’emprise, le désir avec l’appropriation.

Il estime que l’autre lui appartient parce qu’il l’aime.

Alors que c’est précisément parce qu’il l’aime… qu’il ne peut le claquemurer.

La brutalité envers l’autre est simple à appréhender : vouloir réduire un être vivant à la taille de son propre besoin.

Exiger la totalité, l’exclusivité, la fusion, en oubliant que notre semblable respire aussi hors de nous.

Croire que l’amour se prouve par la fermeture — alors que l’amour ne survit que dans l’ouverture.

Mais le sadisme envers soi est plus subtil, plus tragique :

Contrôler, c’est renoncer à la grandeur que l’on porte en soi.

C’est se mutiler.

Il n’est nul besoin d’être mauvais pour être féroce ; il suffit de céder à la facilité de la mainmise, au réflexe primitif qui murmure :

« S’il/elle m’échappe, je meurs. »

La possession endort.

Elle tue l’envie.

Elle tue la surprise.

Elle tue la part de soi qui pourrait devenir immense.

La possession, oui, est une cage dont on croit garder la clé — mais où l’on se retrouve piégé à deux.

La véritable humanité commence quand il résiste à cette pente : quand il choisit le calme plutôt que l’instinct, la conscience plutôt que la crainte, la liberté plutôt que la prise.

Être humain, ce n’est pas aduler sans violence intérieure ; c’est savoir mettre à profit cette animalité.

Transformer la jalousie en vigilance.

Transmuter l’anxiété en courage.

Faire du besoin miséreux une sagesse du regard.

Distinguer l’autre non en propriété, mais en miracle renouvelé.

Disposer de… n’a jamais rendu personne heureux.

Choisir, si.

Se laisser étreindre, surtout.

Le couple idéal n’est pas celui qui se claustre, qui se barricade pour ne faire qu’un et parer la menace.

C’est celui qui reste deux, qui tremble encore, qui se dévore des yeux dans le risque, qui se rencontre dans l’espace fragile où chacun pourrait partir… et ne part pas.

L’amour n’a pas besoin d’un cadenas.

Il a besoin d’un souffle.

D’un vide minuscule où peut circuler l’humanité.

Alors la question n’est plus :

« Quand l’autre m’appartiendra-t-il ? »

La seule question valable est :

« Suis-je de force à aimer sans devenir affreux ?

Suis-je capable de le vouloir sans le capturer ? »

Celui qui répond oui devient plus grand que ses pulsions, plus vaste que sa terreur, plus Homme que son état.

Et là seulement, le monde peut trembler.

Et face à cet homme qui se débat avec son propre vertige… Il y a elle.

Elle qui ne cherche ni cadenas ni reddition, mais une paix suffisamment immense pour y poser son cœur sans craindre de le voir se fissurer.

Ce qu’elle ressent quand elle le déçoit, quand elle le peine, quand elle le contrarie, ce n’est pas un simple pincement :

c’est une déflagration intime.

Une chute libre dans un vide intérieur où elle perd ses repères.

Elle s’efforce sans relâche d’être la meilleure version d’elle-même :

elle s’adapte, elle retient, elle s’ajuste, elle filtre, elle anticipe.

Et lorsque malgré tout il reste insatisfait, la pression devient un poids qui l’écrase : un chagrin immense, une frustration qui la désosse.

Mais elle ne peut pas se tordre au point de se trahir.

Elle a ses fragilités, précieuses comme des fissures dans un cristal :

sa capacité d’aimer spontanément, son élan d’aller droit, comme un petit taureau fonçant vers la lumière.

Il voudrait la corriger — parfois.

Mais il doit surtout l’aimer avec ces aspérités, ou renoncer.

Parce que sa vérité ne se négocie pas : elle se reçoit.

Sa grand-mère lui aurait -dit-on- soufflé un secret ancien :

« Tu sauras que c’est le vrai amour, lorsque tu aimeras aussi les défauts de l’autre. »

Elle y croit encore.

Elle y croit pour lui.

Il n’est pas invisible pour elle : il est la présence la plus vive, celle qu’elle protège plus que tout.

Elle veille sur ses émotions comme sur un vase fragile, elle tempère son propre tumulte, elle freine son feu.

Car oui, elle est un ouragan qui a appris à ne rien détruire — un brasier qui se contient pour ne brûler personne.

Et pourtant, c’est à lui — à lui seul — qu’elle a montré son vrai visage.

Elle qui se protège toujours, se cache, se verrouille, s’est laissée voir entièrement, dans sa nudité la plus abrupte.

Alors oui, elle a peur.

Peur des brusques marées intérieures.

Peur d’être rejetée sans avertissement.

Peur de ce qui pourrait se casser, en elle comme en lui.

Peur — surtout — de le perdre.

Quand un mot la brusque, elle souffre ;

quand elle le froisse, elle suffoque.

Ce qu’elle veut construire l’enfièvre, mais seulement avec lui.

Elle le ramène toujours à elle, elle se ramène toujours à lui 

Impulsivement,

par loyauté,

par amour.

Pas pour posséder : pour ne pas s’égarer.

Il ne voit pas toujours combien elle s’accorde à lui, combien chacun de ses gestes est une couture délicate qui maintient le lien.

Qu’il prenne en compte cette sensibilité brute, indomptée :

si elle le désenchante, si elle le mécontente, son monde intérieur se réduit en cendres.

Car elle, elle est un feu qui s’arrose lui-même pour ne rien ravager.

Mais un feu que l’on empêche de brûler finit par s’étouffer.

Et s’il s’étouffe, ce n’est pas seulement elle qui s’éteint :

c’est tout ce qu’ils pourraient devenir ensemble.

Il y a elle, il y a lui. C’est une loi universelle. 

Posséder, alors, n’est plus que cruauté :

un feu indolemment assassin, celui qu’elle asphyxiait, insolemment retourné contre eux pour les étrangler, 

un feu qui prétend aimer mais qui finit par consumer ce qu’il voulait protéger. 

La tête de l’année

Lorsque D.ieu a façonné le monde, Il a commencé par la rigueur, le Din. Parce qu’un projet ne tient pas debout sans structure. Toutefois, très vite, Il y a ajouté la miséricorde, le Hessed. Car un monde trop raide se brise.

Est-ce supposer que D’ieu, le tout puissant s’était trompé de plan? 
Évidemment non, puisqu’il est absolu : un visionnaire sans délimitation de sa vue, ni dans le temps, ni dans l’espace. 

Entendons-nous ainsi: ce récit est bien plus qu’un souvenir biblique, c’est une pédagogie. Tout ce que tu entreprends, entame-le avec rigueur — ton mariage, ton projet d’entreprise, ta remise en forme, ton étude). Puis, ajoute la souplesse, adoucis-en l’aura. Comme un architecte qui dessine au millimètre, mais qui sait, au moment de bâtir, laisser entrer la lumière.

C’est peut-être pour cela que Yossef HaTsadik, devenu maître d’un empire entier, a été appelé « le juste ». Non pas parce qu’il gouvernait avec froideur, mais parce qu’il rêvait chaque nuit d’un monde meilleur. 
L’équilibre rare : la force du cadre et l’élan du cœur.

Roch Hachana nous offre ce double mouvement. On dessine l’année qui s’ouvre, on trace ses contours: nos desseins. 
Puis, à son tour Kippour intervient et nous incite à regarder nos failles — non pour nous abattre, mais pour les transformer en tremplin. Ce n’est pas un temps de découragement : c’est une école d’optimisme.
C’est un moment de collectivité imposé, car la clémence n’est jamais une affaire privée. L’année qui vient ne se construira pas sans l’autre, sans cette interaction sociale qui nous ramène, toujours, à notre humanité partagée.

La création du monde par le grand Manitou s’achève par ce mot : Laassot — faire. 
Alors fais, essaye, même si tu échoues, même si tu pèches. Adam-lui- a dévoré la pomme, puis il a eu l’humilité de se l’avouer : « J’ai mangé ». 
Voilà la vraie leçon : mieux vaut tenter, maladroit, asservi à ses inconstances, ses inconsistances et l’envie, puis se corriger, que de rester pétrifié dans l’illusion d’exister. L’essentiel n’est pas d’être parfait, mais de continuer à avancer, fragile, sincère et volontaire.

Alors, en ce Roch Hachana, souviens-toi : chaque homme, chaque femme est recréé(e). Et puisque D.ieu te confie à nouveau la vie, avec la douceur du miel et ce message discret : « mieux vaut avancer vacillant, mais les yeux tournés vers le haut, que de briller au sommet, en contemplant sans progrès, ceux qui s’échinent depuis en bas », sers-la. Écris l’année avec ta tête, signe-la avec ton âme.

Shana Tova, qu’elle soit ornée de justesse et de gentillesse. En ces instants, nous en avons tant besoin.

Origami affectif

Je l’ai entendue murmurer derrière la porte. Pas assez fort pour les murs, mais juste ce qu’il faut pour que le battement d’un cœur maternel saisisse tout.

Elle parlait à son nounours. Celui qui représente notre complicité. 

Assise sur le bord de son lit, les genoux relevés et serrés, le front grave, le regard lumineux.

— Tu n’répètes rien, hein, toi ? C’est pour ça que j’t’adore. Parce que tu ne dis jamais rien. 

Moi j’l’aime, David. Il est gentil, à la cantine il nous fait rire tout le temps, il travaille bien à l’école, il est très beau, même s’il a les cheveux trop longs. Et j’l’aime même quand il ne fait rien. C’est grave, tu crois ? J’ai des guili, guili dans mon ventre.

Je suis restée là, en apnée. Un instant suspendu entre le sourire et les larmes. Entre la douceur de son monde et la violence du nôtre.

Quelques jours plus tôt, elle l’avait confié à une copine. 

« Je suis amoureuse de David. » Elle l’avait soufflé comme on délivre un secret au vent. Et la copine, intronisée messagère, coquine en chef, l’avait réédité à la récréation, avec la fierté naïve des enfants qui jouent à la vérité.

David avait pleuré. Gêné, dépassé. Les larmes d’un garçon de six ans qu’on pousse dans une scène dont il ne sait appréhender le texte.

Ma fille, elle, s’est sentie responsable. Foudroyée de honte. Elle voulait partir. Quitter l’école, s’effacer du monde. Elle s’est approchée de la sortie, la tête courbée vers ses pieds. L’agent de sécurité, de mes amis, l’avait interceptée pour lui demander quelques comptes. Elle avait rétorqué qu’elle s’en allait, qu’elle ne pourrait plus revenir à l’école.

Il l’a rattrapée comme on rattrape un petit oiseau.

Puis la directrice -qui par joie passait par là- est arrivée, un peu surprise, un peu fatiguée, mais en tout temps capable d’autorité tendre. 

Informée, elle a pris ma fille par la main et l’a conduite jusqu’à David. 

Il sanglotait encore.

— Pourquoi tu pleures, toi ? a-t-elle demandé fermement.

Il n’a pas su traduire son embarras. Alors elle a ajouté, comme un trait d’or sous une égratignure :

— Un jour -tu verras- tu pleureras pour qu’elle t’aime.

Et à ma fille :

— Allez, va jouer, ma puce.

Ce jour-là, quelque chose s’est déplié en moi. Une gratitude encore plus personnelle pour cette femme, déjà si méritante à mes yeux, si humaine. Cette façon de nommer la beauté d’un cœur d’enfant, au lieu de la corriger.

Et maintenant, derrière la porte, je l’écoute. Elle continue son dialogue.

— Et puis j’le dirai plus jamais à personne, tu m’entends ? C’est un sentiment pour moi toute seule. Et toi aussi, tu ne dis rien, sinon j’te donne plus de cookies.

À nouveau, je retiens un rire, puis une larme. Je pense à toutes les choses que je n’ai pas su prononcer à son âge. À tous les mots dérobés que je n’ai pas osé plier dans mes poches. Elle, elle les nomme. Elle les exprime. Elle les vit déjà avec une délicatesse presque insoutenable.

Un jour, elle oubliera cette histoire. Peut-être.

Mais moi, je m’en souviendrai toujours. Comme d’un pli minuscule dans le tissu de son enfance. Un origami affectif. Une petite forme précieuse, trop fragile pour être exposée, mais assez forte pour tenir toute une vie dans le creux du cœur.

Le lendemain soir, au coucher, elle a remis à ma garde le fond de sa jolie « âme » en construction :

 — Maman, comment on sait lorsque l’on est amoureuse ?

— C’est quelque chose d’inexplicable Chérie, ça rend timide et rêveuse et puis surtout mon amour, ça doit rendre heureuse.

— Maman ?

— Oui mon trésor !

— Je crois que je suis amoureuse.

Et le mot a rebondi dans l’obscurité comme une bulle de savon. « Amoureuse ». Cette locution qu’on ne comprend qu’en l’énonçant doucement. Pas pour les grands. Pour soi.

Elle ressent qu’un autre existe et que ça la fait exister aussi. Elle entre dans le vertige de l’attachement, dans la mise en jeu de l’image de soi. Et déjà, sans le savoir, elle renonce un peu à être le centre du monde. Elle tourne son regard dehors. Vers quelqu’un qui ne lui doit rien. 

C’est une forme de liberté, déjà.

Et si ça fait peur aux adultes, c’est peut-être parce qu’on y reconnaît quelque chose de nous. Une faille, une intensité, un vertige premier. Cet amour-là n’est pas prématuré. Il est pur. Non pas candide, mais authentique. L’amour à cinq ans n’est pas un mensonge miniature. C’est une vérité à hauteur d’enfant.

Qu’elle est vivante. Vibrante. Capable d’éprouver un amour sans rien attendre. Juste pour le frisson de se rencontrer, de vivre un peu plus fort à travers l’autre. Elle entre dans le monde par la grande porte : celle de la passion. Elle choisit, elle projette, elle ressent — et déjà, elle accepte que l’autre n’éprouve peut-être pas pareil. C’est immense, à six ans.

Elle est libre, aussi. Autorisée à poser ses yeux à l’extérieur. À délaisser le giron, à se délier un instant de l’amour parental. C’est le signe que son monde intérieur est habité et en aucun cas clos. Elle ose l’altérité.

Et puis il y a son empathie. Elle ne s’apitoie pas parce qu’il l’a rejetée. Elle pleure parce qu’il a pleuré. 

Elle voulait disparaître, non pas par orgueil blessé, mais par chagrin pour lui. Ce que d’autres mettent toute une vie à concevoir, elle le discerne déjà, sans discours.

Ce n’est pas l’Œdipe, ce n’est pas du mimétisme. C’est un origami affectif. Un de ces moments précis où l’âme d’un enfant se plie et se déplie avec soin, pour apprendre à aimer sans se froisser.

Un jour, elle oubliera peut-être cette histoire.

Mais moi, non.

Je la garderai dans mon cœur comme un petit drapé précieux. Une figure simple et sacrée. L’amour, à six ans, dans toute sa vérité. Plus absolu que ce que bien des adultes appellent ainsi. Plus digne, aussi. Parce qu’elle l’a vécu avec la gravité des grandes choses.

Et moi -j’ai cette chance infinie- je l’ai entendue.