Mémoire d’insoumis

Ils ont senti que quelque chose se déplaçait, pour les précipiter…

Pas encore visible, pas encore nommé — mais déjà irréversible, impérieux et menaçant.

Alors ils ont finalement accepté de laisser leur vie, là, las …

Ma grand-mère quitte l’Allemagne comme on abandonne une pièce dont l’air manque. Sans se retourner. 

Son père et son frère ont déjà traversé l’Atlantique, en éclaireurs d’un monde possible. Le Brésil les attend, ou du moins veulent-ils y croire ! 

Elle doit les y rejoindre, plus tard, avec sa maman ; ensemble, elles ont la charge de tout emmener. Tout ? Ou bien l’essentiel.

Elles descendent vers le sud de la France, portées par une espérance qui déjà se dérobe.

Le port est proche. Le bateau aussi.

Mais il est trop tard.

Il y a des instants minuscules qui décident de toute une vie. Celui-ci en était un.

Le navire s’éloigne. L’Histoire, elle, se rapproche.

Elles sont arrêtées, internées, et conduites à Gurs, par les Français, oui. comme happées dans un engrenage qui ne relâche rien.

La boue colle aux pieds comme une seconde peau. Les baraquements tiennent debout par habitude plus que par solidité. On demeure immobile. On s’use. On disparaît à bas bruit.

Et puis les listes.

Les noms, remplacés par des numéros.

Les départs vers l’Est, qui vident le camp comme on souffle sur des braises.

Et Gurs lui-même glisse, imperceptiblement, d’un camp d’internement vers une antichambre d’extermination.

Son tour -celui de ma grand-mère- approche.

Et puis — une faille dans la nuit, au bord de l’irréparable.

Mon grand-père entre dans cette histoire comme on arrache un verrou. Ancien soldat, décoré, résistant, israélite — une anomalie vivante dans un monde qui trie et qui broie. Il n’est pas seul. D’autres avec lui. Juifs et non-juifs, liés par une même insoumission -la véritable- une manière d’opposer à la nuit un refus commun.

Ils ouvrent le camp.

Ils prennent à la mort ce qu’elle avait déjà commencé à compter.

Dont elle — ma Mamie Trude, qui deviendra Thérèse par naturalisation, et sa mère Beila, dont je porte le prénom.

Ils ne le savent pas encore, mais leurs vies viennent de se nouer.

Ils partent à pied vers la zone libre, vers Nice. La route est longue, incertaine, mais elle les tient debout. En chemin, au milieu de ce qui vacille, ils tombent amoureux. Et là, malgré… malgré tout, ils se marient.

Plus tard, après si peu de temps, mon Papi fait un geste qui dit tout :

il embauche Otto.

Otto, l’Allemand. Le déserteur. Celui qui a refusé de devenir ce qu’on attendait de lui.

Mon grand-père ne lui demande pas d’où il vient. Il regarde seulement ce qu’il accomplit.

Ils travailleront ensemble, longtemps. Mon grand-père est grainetier. À faire pousser du vivant, saison après saison — comme une réponse obstinée à ce qu’ils avaient vu mourir.

De l’autre côté de mon arbre, une autre lignée. Moins rutilante, tout aussi tranchée.

Ma grand-mère paternelle naît dans un angle mort.

Une mère modeste.

Un père notaire qui ne la reconnaît pas.

Alors elle se choisit.

En pleine guerre, elle entre dans le judaïsme comme on entre en résistance. Pas par héritage. Par décision.

Accompagnée par le Rav Israël, elle va jusqu’au bout de ce choix.

En 1948, elle devient ce qu’elle a décidé d’être.

Ma mamie est engagée, forte et engagée.

Mon grand-père se fait son reflet, il refuse la trajectoire tracée.

Un train pour Auschwitz.

Une ligne droite vers l’effacement.

Il descend, prétextant un besoin pressant, une urgence banale arrachée à la mécanique de mort. Mon Papi est un médaillé des évadés.

Un arrêt, une faille, une seconde soustraite au destin — et il bondit hors de sa propre disparition.

Puis la marche. Longue. Incertaine. Vitale.

Jusqu’à retrouver les siens, cachés dans un couvent.

Sauvé par ce paradoxe lumineux : survivre grâce à ceux qui ne sont pas vous.

Ils se rencontrent après-guerre, ils se reconnaissent, naturellement.

Mon arrière-grand-père, Henri Avraham Tykoczynski, lui aussi refusait les linéaments imposés.

Allié de Léon Blum, il rompt, il bifurque, il trace sa propre voie — loin des dérives antisémites de certains des siens. Pied de nez effronté à notre époque abîmée.

Chez eux, on n’obéit pas aux lignes droites : on invente ses propres trajectoires.

Et moi, je viens de là.

D’hommes et de femmes qui ont raté des embarcations,

sauté de trains,

détroussé des camps,

tendu la main à l’ennemi,

et préféré, malgré tout, continuer à vivre — et même, parfois, à aimer.

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