Archives mensuelles : janvier 2013

Souviens-toi!

L’Alzheimer, ce mal qui retire le souvenir, l’ôte sans prévenir et parfois-même emporte avec lui la passion, les passions du dément, l’éloignant inéluctablement de ceux qui l’ont en affection, qui assistent, impuissants, au demi au-revoir du souffrant.

Alors que le gouvernement vient d’annoncer la poursuite et l’élargissement du « plan Alzheimer » et que l’Union Nationale des Associations France Alzheimer n’a jamais déployé autant de moyens pour poursuivre la recherche scientifique et tenter d’apporter quelques solutions au fléau reconnu cause publique, je découvre que mon grand-père est atteint de La Maladie.  Je m’en vais alors lui rendre visite dans la maison spécialisée où ses enfants, dont mon père, ont décidé de le placer; meilleure solution promettent-ils quand un homme ne peut plus se soigner et que son épouse s’en désintéresse -non pas cruellement- mais pour des raisons de la plus haute intimité, que je vous laisserai ignorer.

Jusqu’alors, je ne connaissais que peu mon grand-père. Personnage mystérieux qu’il était et plutôt discret, je ne savais rien de son passé, rien de ce qui déterminait ce qu’il était, à part ce qu’il est écrit sur le papier: âgé de quatre-vingt-sept ans, toujours marié à la mère de ses trois enfants qu’il aime éperdument sans recevoir son pareil, pas un cheveux gris, avec pour seule lubie les agapes qu’il s’autorise chaque mardi, en l’absence de l’être-aimé, accompagné de ses camarades de vie dont le maire de la ville qu’il se glorifie de fréquenter. Jusqu’alors, c’était pour moi le papi un peu simplet qui me chantait « ainsi font les marionnettes » jusqu’à mes presque vingt ans mais dont le regard était toujours bienveillant et chez qui il n’était jamais désagréable de passer un moment.

Puis un jour, mon père reçut un coup de fil, c’était ma grand-mère introduisant le médecin de famille qui tenait conjointement à alerter mon père de quelques absences que son propre père rencontrait et qu’ensemble ils se plaisaient à magistralement intituler « démence sénile ».  Le mot était lâché et a retenti en mon père comme un vaillant soufflet.  Démence sénile qui évidemment, après que mon père ait eu emmené mon grand-père consulter un spécialiste normalement compétent, s’est avéré correspondre aux premières étapes de la maladie d’Alzheimer. Mais attendez, « le charlatan de famille » n’avait pas tout à fait tort! Eh oui, y a-t-il une réelle différence entre le vieillissement naturel et la maladie d’Alzheimer? Cette dernière n’en est-elle pas finalement une forme accélérée? Et si nous vivions jusqu’à cent quarante ou cent cinquante ans, ne serions-nous pas tous plus ou moins Alzheimer? Nous n’avons pas encore de certitudes sur les causes génératrices de ce fléau contemporain et je préfère laisser à César ce qui est à César et aux brillants scientifiques le soin de vous exposer les résultats de leur travail. Toujours est-il que la mémoire a  ses raisons de ne pas se souvenir…

De semaine en semaine, l’état de mon grand-père se dégradait jusqu’à ce qu’il en vienne à – dirais-je avec humour mais compassion – s’adonner à des promenades nocturnes si lointaines qu’il s’enivrait aux sons des viles conversations des vagabonds, s’étourdissait des lumières de la ville et finissait par ne plus savoir rentrer. Non sans un poignant chagrin, mon père, aîné de ses frères et prenant acte du fait que ma grand-mère refusait d’endosser la responsabilité de le garder à ses côtés, dut prendre la violente décision de le placer en institut spécialisé dans l’accompagnement des personnes atteintes de ladite maladie.

C’est alors que j’ai réalisé que je ne pouvais laisser s’envoler le souvenir de mon grand-père, les souvenirs de mon grand-père, sans l’avoir connu…

Je me suis rendue là-bas et j’ai compris que je m’étais fourvoyée… Mais il est bien plus profond que je n’aurais même pu l’imaginer!

Je suis fière de mon grand-père. Et fière d’être sa petite fille.

Voyez-vous, je suis entrée dans cette salle, après avoir passé plus de sécurité que dans un aéroport… Ils ne veulent pas que les frappés se taillent en courant, c’est drôle non? Eh bien ils n’ont pas tort car j’ai trouvé là, mon grand-père, en plein complot, avec un Monsieur d’une élégance inégalable malgré son état mental, échafaudant ensemble un plan de fuite des plus infaillibles. Après l’avoir persuadé qu’il passe d’abord un moment avec moi et goûte aux gâteaux que je lui avais rapportés, il s’est assis à une table et a même invité son nouvel ami à partager avec lui son festin,  avec bon cœur et un regard si doux… Si la maladie lui a retiré un peu de sa mémoire, elle lui a laissé son éducation et sa bonne âme qui ne l’abandonneront jamais.

Je ne sais pas bien s’il pouvait dire qui j’étais sans que je ne le lui souffle mais peu importe, je voulais lui apporter un peu de bonheur et je constatais qu’il le ressentait. Je priais pour pouvoir emporter dans ma tête et dans mon cœur une partie de sa bibliothèque de souvenirs pour que perte de mémoire ne rime jamais avec perte d’existence.

J’ai regardé autour de moi et j’ai vu une femme en larmes dans les bras de son mari, c’étaient les larmes de l’oubli… Et puis, j’en ai vu une autre qui pestait contre sa famille qui la délaissait. Encore un autre qui semblait être un ancien chef d’entreprise et hurlait illusoirement sur ses employés. Et je voyais là mon grand-père, plein de dignité et de courage, qui ne pipait mot comme toujours jusqu’à ce que je le questionne…

Il commença à me parler de ses enfants, puis de ses petits-enfants comme si je n’en étais pas, puis me cita son frère et sa sœur qui ne sont plus et enfin sa seconde sœur qui elle est toujours de ce monde et n’a jamais eu d’autres attitudes que de porter la joie sur son visage en dépit d’une vie qui n’a pas été des plus faciles… Il me parlait de sa sœur donc, mais de sa sœur comme s’ils avaient toujours vingt ans. Et, de fils en aiguilles, il aborda ce sujet terrassant mais dont il faut perpétrer le souvenir: la guerre… Il me raconta comment, alors qu’il était tout juste âgé de seize ou dix-sept ans, il avait traversé toute la France, depuis Guéret, petite ville de la Creuse, à Vélo, pour se cacher de l’hostile, l’immonde « collabo », qui voulait sa mort, pour la simple raison qu’il était juif. Il ne s’interrompait, par cadence de dix minutes, que dans le but de me demander s’il avait assez d’argent pour vivre ici… Bien sûr !! Pourquoi un homme en proie à une grande maladie serait dispensé d’angoisses? Ca me faisait sourire, je le rassurais et je lui ai tendu un billet de vingt euros en lui promettant « avec ça papi, tu as tout ce qu’il faut, tu n’auras aucun soucis ». Le voilà rassuré… Et il continuait dans son récit… Plus les minutes passaient et plus je réalisais que ce n’était pas la maladie qui l’emportait mais la peur… La guerre, c’était ça sa maladie! Il parlait comme s’il était redevenu sain d’esprit, tout était là, tous les détails! A croire que les mauvais souvenirs ont la vie longue, plus encore que les bons… Il me dévoilait là un secret bien gardé, le secret de ce qui avait commandé son silence, le secret de ce qui nous l’en avait privé pendant toutes ces années, il se libérait et j’en étais fière, si fière… Il était une des nombreuses victimes de la Guerre… De ceux qui se souviennent, s’abstiennent, se taisent et sont atteints de La Maladie, la vraie et préfèrent jeter la clef de l’horreur dans un infâme silence qui les consume à petit feu plutôt que de partager leur souffrance. « Souviens-toi d’oublier » disait Nietzche, moi je dis qu’il se trompait, souviens-toi de révéler et de te sauver.

Et nous, souvenons-nous…

R.A.S.Poutine

A la même heure où le célèbre mais non moins séditieux Gérard Depardieu était reçu en grande pompe par Vladimir Poutine au haut-lieu du Kremlin, Dimitri Chostakovitch et sa troupe du prestigieux théâtre Mariinsky venaient nous narguer de leur talent dans l’une des salles françaises les plus illustres, la renommée salle Pleyel. Quel culot!

Habités par on ne sait quelle âme divine, l’homme de Saint-Pétersbourg et sa troupe n’ont été pendant quatre heures de concert qu’à l’image de la hauteur quasi-hégémonique de la Belle Russie, sans jeux de mots…

Il y avait dans cet ouvrage musical comme un air de vengeance: l’histoire des pogroms merveilleusement contée et chantée, en fond musical la prodigieuse sonorité de quelques violons et violoncelles parfaitement accordés, quelque peu déshonorés par la clé de sol qui orne leur corps comme la moitié d’une croix gammée.

Pendant ce temps-là, Obélix s’en donnait à cœur joie… La culture en cadeau, le spectacle sera-t-il intact?

En solo ou deux par deux, comme Depardieu, ils nous jouaient la symphonie du scandale. Le débauché préféré des français, le licencieux mais non moins talentueux Gérard Depardieu a déserté ce jour-même la France pour cause assumée de pression fiscale trop importante.

Alors qu’en penser? Doit-il, sous prétexte qu’il est né français et qu’il a bénéficié à quelques reprises des avantages qu’offre notre France sociale – pour certains synonymes de rescousse nécessaire, pour d’autres d’assistanat volontaire, dont la spéciation serait logistiquement et malheureusement impossible d’ailleurs- se départir toujours plus des fruits de son travail? Ou alors a-t-il suffisamment enrichi la culture française, avec pour corollaire l’économie du pays et nourri son prestige pour que l’on accepte qu’il « nous » rejette ainsi?  Les deux approches me semblent plus ou moins convenables et toutes les positions recevables, à condition qu’elles soient suffisamment motivées. Mais alors, pourquoi un tel tapage? Eh bien je ne choisis pas le mot de « tapage » par hasard… Bravo les médias! Cela dit c’est vrai qu’on était fatigués d’entendre parler de la crise en France de façon si pragmatique et prosaïque! Un peu de Glam’ mince! Enfin, un peu de « people » parce que pour le glam’, il vaut mieux suivre Brigitte Bardot…quoique…

Enfin bref… parlons de la Russie…ah la Russie, « bastion des peuples » et formidable démocratie aux dires de Gégé! Euh…Je n’irai pas plus loin dans la raillerie, c’est la nouvelle terre d’accueil à la mode et Monsieur Poutine est un peu susceptible, il ne vaut mieux pas se « riots » de lui (non non ce n’est pas une faute de frappe).

Depardieu et Poutine dînent ensemble donc et Depardieu se voit offrir la place de ministre de la culture, fantastique, plus provoc’ tu meurs! Ils se sont bien trouvés! Pourquoi pas après tout? La Russie est magnifique, magique même à certains endroits, les femmes sont splendides et imprégnées des mœurs libérées post chute de l’Union-Soviétique, le pays regorge de richesses en tout genre et certes il y fait froid mais Gérard n’aura pas besoin de trois couches supplémentaires. Il y a quelque chose d’admirable là bas : une unité, une fraternité comparables à celles qui existent au sein du peuple arabe ou du peuple juif et on en reviendrait presque à mon concert. Où que se trouve le russe dans le monde il sera salué, hébergé, fêté même par son frère russe. On est loin du « minable » ou du « crétin fini » lancés sans modération ni considération par nos députés. Alors moi je le comprends Gégé. Et puis la Russie c’est un peu une autocratie, Poutine est tel un Roi, notre artiste fou le sera désormais auprès du Roi. Mais peut-être que ce qui déplait à nos dignes représentants c’est qu’il ne nous reste alors plus grand chose d’éclatant pour faire briller notre si beau pays, si Depardieu s’en va avec la culture? Il ne manquerait plus qu’il emporte la Concorde sur son dos comme Obélix son menhir…

Mais dans la guerre d’images que se livrent la France et la Russie et si la perspective d’une sévère imposition fait fuir nos références et a fortiori nos plus gros créanciers, il faudra bien que nous trouvions comment conserver notre gloire, notre charme, nos attraits de séduction au rang desquels l’incomparable architecture tient la tête. Alors si vous comptiez procéder à une OPA en vue d’acquérir la Tour Eiffel, R.A.S. Poutine, la Tour Eiffel n’est pas à vendre et puis de toute façon sa société d’exploitation n’est même pas quottée…On est mal barrés!

 

Itinéraire d’un combattant

La violence, cette vilaine violence, celle qui exclut bienveillance et élégance, qui se recommande de la réplique, mais n’est que le reflet d’une faiblesse fréquemment pathologique.

Qui serait prêt à faire l’apologie de la violence quand l’on entend aux informations les dégâts qu’elle apporte dans son bagage et les souffrances qu’elle engage? Qui peut accepter la dégradation, la détérioration, la dévastation, la destruction? Qui peut soutenir le vandale ou le brutal? Qui peut louer le comportement de ceux qui matérialisent leur mécontentement en cassant, pillant, brûlant ou même violant? Qui peut justifier le violent?

Pourtant, la violence n’est pas souvent le dessein mais seulement le moyen; elle ne vient donc pas nécessairement exprimer la cruauté du méchant. Elle est d’ailleurs bien souvent le produit d’une absence de bonheur, la suite d’une carence affective.

Oui, la violence est en chacun d’entre nous, nous la portons tous, de façon plus ou moins nuisible ou tout simplement perceptible; même le plus doux peut enfouir le plus fou et il faut bien qu’elle sorte, qu’elle soit évacuée sous peine de déborder. N’y a-t-il pas pire violence que le silence?

Je me suis donc interrogée sur l’extériorisation suprême mais assurément contrôlée de la violence: le sport de combat. Je dis assurément mais tout de suite je doute car je peux bien imaginer qu’il s’agisse tout autant d’une tendance fantasmée au suicide, honneur sauf, d’une auto-flagellation dans la considération. Alors bienfaits ou méfaits?

Voici l’itinéraire d’un mercenaire de la vie.

 

Né en 1975 à Constantine, voilà qu’un petit garçon frêle au regard fort, passant par le pays de l’érable et du castor, débarque en France, accompagné de son grand frère et de sa digne mère, plaqués sur le chemin par l’indigne père. Ils s‘installent sans le sou à Toulouse, puis très vite se voient contraints de refaire les valtouzes, destination Evry-Courcouronnes.

Ce petit garçon respecte, aime et aide sa maman comme seul un adulte saurait le faire, quand il sait le faire…

La vie, pour lui, n’est pas un long fleuve tranquille, elle est même plutôt difficile; le petit gars n’a que le sol pour plumard, la baignoire comme dortoir, jusqu’à ses douze ans! Mais il est si vaillant, c’est sa couche et il ne fait jamais la fine bouche. Jamais il ne se plaint, ni ne geint, jamais il ne criaille, son refuge à lui c’est les étoiles… Quand il les contemple, il y voit le plus beau des exemples; c’est ça, le soir, il voit de l’espoir! Un jour à la télé -d’un copain du quartier- il découvre Albert Einstein et sa vie, ce cancre de génie, cet autodidacte de splendeur, incapable de poursuivre des études supérieures et pourtant professeur. Il se prend de passion pour la théorie de la gravitation, et c’est cela qu’il trouve dans les étoiles: la relativité générale. Elle déterminera tout son parcours: comment « se prendre pour » quand on sait qu’il y a des milliards d’étoiles dans le ciel, que la Terre ressemble à un grain de sel et que nous sommes mortels?

Le petit garçon joue au foot, au Parc des coquibus, mais il ressent une frustration à la hauteur de ses émotions. Personne n’a envie de se battre comme lui, personne ne se donne comme lui, personne ne sait comme lui, personne n’a peur comme lui…

Il a peur? Mais quelle ardeur… Il a décidé de devenir ingénieur et s’il le faut, il y laissera son cœur. Livreur, vendeur, moniteur, il accepte tout pour un sous, il lève les blocs de bêton au bout de ses mains blessées, il veut s’offrir une chance de s’approcher de son étoile irisée.

Et voilà ce que son étoile lui dévoile: un jour, alors qu’il défendait son frère avec beaucoup d’hardiesse face à quelques baroudeurs, sonna son heure. Boxeur amateur mais sacrément vigoureux, un type se posta devant la baston, sans prêter main forte, pour examiner le cloporte en pleine action. Une fois que le petit gars les eut mis K.O., le boxeur le pris par le col: « eh toi, tu veux te chiquoter, suis-moi, viens t’entraîner! ». Le garçon, jouant les braves jusqu’au bout, l’accompagna. Dans la salle, il repéra un blanc tout roux « c’est avec lui que je veux boxer »! Et là, il comprit qu’il s’était bien trop avancé, juge de vérité, il se fit dérouiller. L’agressivité il l’avait, mais les règles, les valeurs du noble art, il les avait laissé au placard… Il devina instamment ce qui lui manquait jusqu’alors, une famille de Grand-Guignol au poing dur mais au cœur pur. Il promit, il se jura même qu’un jour il serait parmi ces maîtres de l’art le plus laborieux, le plus épineux, le plus douloureux, le plus dangereux mais le plus précieux et le plus valeureux des arts du feu.

Au début, il n’était qu’orgueilleux et il se battait pour exister, y a-t-il plus simple que de se servir de ses armes physiques, de se confronter pour subsister? Il eut d’ailleurs son diplôme d’ingénieur, ce qui lui conféra une double reconnaissance, une double destinée. Mais il grandit et un soir, alors qu’il rentrait du travail, en passant par les beaux quartiers de la capitale, dans une rue calme et chic, il assista à quelque chose de bien plus terrible que lorsqu’il montait sur le ring; un homme, au style fameux, fureur dans les yeux traînait sa femme par les cheveux lui soufflant des mots terrorisants et menaçants. C’est là qu’il se mit à réfléchir à la violence? Pourquoi la violence de celui qui a tout est honteuse, quand pour celui qui n’a rien elle est haineuse? Est-elle génétique ou déterminée par le parcours d’un homme? Est-elle nature ou éducation? Comment se déclenche-t-elle en fonction du milieu social? Finalement naît-on violent ou le devient-on? Et lui-même était-il violent? Il se refusait en tout cas à légitimer quoique ce soit par les épreuves que la vie met sur son trajet, elle avait bien été peu accommodante avec lui et il affirmait pourtant que c’était sa turbine non sa débine. Il admettait toutefois que sur une même planète, les gens viennent de mondes bien différents, que l’inconscience du décalage peut générer quelques désastres et que le Monde avec un grand M est bien plus hermétique à ceux qui n’ont pas accès à la culture, typiquement à l’immigration moderne. Pour lui donc, il y a bien deux catégories de boxeur, qu’il soit professionnel ou qu’il boxe pour s’en sortir: celui qui ne sait pas, qui ne se cultive pas et qui ne relativise pas, qui ne peut donc contrôler sa chute et celui qui a eu la chance de graviter dans d’autres sphères.

Cette question de l’agression, difficilement soluble allait le suivre aux combats et c’est à partir de là que ces derniers obtinrent pour lui une fantastique vertu thérapeutique. Il savait maintenant qu’il frappait pour s’échapper des violences de la vie. De la lâcheté? Bien au contraire… Car voilà le sport le plus traumatisant que la terre ait porté et à mon sens le plus valorisant. L’immonde, le couard, le trouillard c’est le succube, le démon qui ne connaît pas les siens et les impose à son ou sa bien-aimé(e), à autrui, à sa vie.

Une pensée pour les malheurs, agressivité assurée, une pensée pour les bonheurs, concentration enchantée puis tu montes, tu crées ta propre atmosphère, ton énergie se transforme en enveloppe corporelle naturelle, de planète tu deviens étoile, tu fustiges, tu heurtes, tu marques, tu commotionnes, tu assommes, bref tu boxes et tu gagnes. Puis à son tour, le monde gravite autour de toi, comme si tu étais le soleil et les autres étaient la terre. Mais en boxe, tu ne triches pas, tu sais que tu peux donner la mort et tu flirtes avec ton sort jusqu’au jour où tu le comprends et là ton combat ce n’est plus ton adversaire c’est toi-même; alors là oui c’est le couronnement mais aussi l’aboutissement, pour te transcender il te faut plus de temps, c’est vital pour une victoire finale il faut que tu redeviennes animal et amoral.

Il arrêta de boxer à l’âge de trente cinq ans, mais alors que l’Einstein des quartiers auraient pu tomber dans la déchéance à l’instar de certains de ses frères de combat, faute d’adrénaline, il choisit de garder tous ses sens en éveil; il aurait pu re-devenir ingénieur conseil mais il décida d’offrir un petit bout de son étoile à ceux qui en avaient besoin, qu’il s’agisse de la femme des beaux-quartiers ou du jeune de cité.

Une vie de rêves

A l’heure d’Internet et de la projection outrancière de ce que l’on nomme avec une certaine antinomie ironique « la réalité », le fantasme est le maître des hommes…

Qui aujourd’hui n’est pas inscrit sur facebook, twitter ou autre lien social?

Normal, me direz-vous, il faut vivre de son temps et surtout avec son temps…

Mais tous avantages qu’ils possèdent, ils sont le terrain piégé de l’anti-vie que nous nous plaisons à poursuivre. Je dis bien poursuivre, tant nous courons résolument après notre vie, au lieu de la savourer.

Qui parmi les jeunes générations prend encore le temps pour les choses élémentaires? Au rang des plus délicieuses: une promenade main dans la main au rythme du vent, le choix épineux d’un roman dans une librairie de quartier pour rentrer se délecter à la lecture de ce dernier, un simple « déjeuner en paix » ou une exploration en forêt avec l’âme d’un aventurier…

A la place… Processus d’observation, de sélection, de captation de l’attention d’une proie et GRRR jeux de mots et d’esprit plus ou moins brillants, certains font des calembours, d’autres d’irrévérencieuses notes d’humour, d’autres sont obscènes sans détours… Un monde où théâtre et fantasmes sont deux frères siamois avec plus ou moins de talent mais est-ce réellement important?…

Prenons l’amour par exemple… Un amour fantasmé n’est-il pas bien plus aisé qu’un amour vécu? Il fait l’économie des ennuis et des compromis.

Mais alors, ô Fantasme, toi dont l’on prône les vertus, toi qui n’es plus tabou, toi nourriture cérébrale et faveur à l’imagination, toi vecteur de désir et parfois même de plaisir, es-tu le serviteur de la paresse ou de la caresse?

Tout dépend… Ah réponse de Normand! Mais oui, s’il est tourné vers son partenaire de vie, il sert la passion… S’il est virtuel, il sert – au mieux – l’imagination…

Sous cet angle, il serait alors deux grandes catégories de fantasmes : ceux qui méritent d’être assouvis et encore… occasionnellement sous peine de devenir monotonie et ceux qui devront toujours rester fiction car eux muteraient en rêves déchus ou pis encore en visions déçues.

Est-ce à dire que le fantasme est mauvais ou devrait être trié? Mais non pas du tout… Le fantasme est en chacun de nous à un état plus ou moins conscient. Il est peut-être le seul truc irréductiblement excitant… Il est même sain…

Voyez-vous, j’ai connu quelqu’un qui se caractérisait par un goût des plus surprenants en matière d’art: tout ce qu’il possédait était sombre, mortifère voire morbide, symbole de destruction, d’explosion, de disparition, d’agonie et d’inertie; il y avait même un cadavre, sang dégoulinant comme s’il était encore frais, qui était là…étendu dans son salon…

Vous imaginez si ce personnage n’avait pas eu le fantasme comme ami? S’il n’avait pu enfermer à double tour dans les œuvres d’art qu’il chinait et acquérait ses instincts plus ou moins bien refoulés?

Je ne décrie donc pas le fantasme ni ne dénigre ses effets, je déplore son manque de naturel, je jette l’opprobre sur ces pétasses à la beauté imaginaire et ces abrutis à la verve bancale et la conscience altérée… et vice versa!

Alors Mesdames, vous qui rêvez du prince charmant soyez vous-même fantasmagoriques et apprenez à leur être fatales, si fatales que les hommes de vos rêves serviront vos désirs avec complaisance; et vous Messieurs, apprenez que vos femmes fantasment elles-aussi et selon les dernières statistiques encore plus et mieux que vous, alors rangez les téléphones I-pad Mac et autres ordinateurs, regardez comme vos femmes sont belles et dédiez-leur vos poèmes.  Révisez vos rêves et offrez-vous une vie de rêve!

 

 

La France hait l’argent

Un dimanche soir, alors que le soleil caressait encore les cimes de la charmante ville de Positano, un jeune fiscaliste et un écrivain de renom -qui ne se connaissaient alors pas- s’apprêtaient à rentrer à Paris, après un doux weekend loin des vives tensions de la capitale. A la même heure, en France, une chasse aux sorcières (entendez aux « riches » ou + réalistement à l’investisseur, brillant auto-entrepreneur ou à l’artiste, moteur de la machine économique française) était vastement engagée.

Devant la porte d’embarquement, se dessinaient distinctement deux files: l’une bien fournie, l’autre comptant quatre personnes, un couple et nos deux protagonistes. Ils avaient acheté le privilège de grimper en premier dans l’avion, mais les autres passagers, certains par ignorance, d’autres par arrogance, n’appréciaient pas vraiment ce statut prioritaire et l’un des passagers lança un savant mais inutile « ils se croient au-dessus de tout le monde ceux-là, ils ne peuvent pas faire la queue comme tout le monde?! » Le businessman au tempérament bouillant s’empressa de répondre, sourire satisfait imprimé sur les lèvres, « sortez donc douze euros de votre poche Monsieur et rejoignez-nous ». A ce moment-là, l’écrivain se retourna vers lui intéressé; personnage discret qu’il était, il y avait bien pensé, sans pour autant vouloir donner de l’importance à cette remarque ni risquer de se porter au centre de l’affaire. Leurs regards se croisèrent alors et dans quelques minutes, une discussion allait s’engager…

A priori, tout les opposait, à part peut-être cette délicieuse façon d’incommoder, d’indigner, de bouleverser la norme et les codes entendus; mais le temps d’un voyage, ils allaient se découvrir une affinité toute particulière autour de l’épineuse question des aspirations politiques et fiscales de la France. Tout les opposait vous dis-je, c’est un cliché mais c’est vrai: l’écrivain était culturellement de gauche et vivait simplement, il était calme et réfléchi, érudit même, mais atteint d’une virulente schizophrénie, entier à la fois de ses opinions tranchantes et assumées et de la gêne que sa légère notoriété lui faisait ressentir; le fiscaliste était, lui, de ceux que l’on nomme « nouveaux riches » et n’en était pas peu fier, il était réactionnaire à la voix et à la voie claires, à l’allure notablement haute pour ne pas dire hautaine, sourire franc constamment affiché sur le visage et volontairement révélateur de résultats, l’échec, pour lui, n’était pas en option.

Le premier, encore, avait écrit plus d’un ouvrage à scandale désignant notamment la religion comme la manne des faibles et l’unique responsable de l’impuissance et de la cruauté mondiales, le second avait inventé le pied-de-nez aux autorités, proposant des montages sociétaires parfaitement légaux destinés à éluder ou amoindrir l’impôt. De quoi énerver…

Tout les opposait…Et pourtant…Chacun y allait de son plus bel argumentaire, son plus beau commentaire, sa plus belle anecdote pour s’entendre sur la déchéance socialo-financière de la France et la catastrophe de sa gouvernance.

Notre écrivain de talent donc, comme on le devinerait aisément, vivait dans un quartier animé, jovial même, celui desdits « bo-bo », mais il constatait que depuis quelques temps l’ambiance était devenue bien plus électrique qu’il ne l’avait connue pour ne pas dire hostile. Il y avait même au marché du quartier des tee-shirts et autres tasses prônant la haine anti-juifs et maintenant la haine anti-riches. Il se faisait alors, depuis quelques années, au travers de ses romans enseignants, le porte-parole d’une France lasse de toute cette outrancière communication autour de ladite crise, de cet entretien de la terreur et de ces clivages volontairement alimentés au sein d’une population historiquement progressiste dont il maitrisait parfaitement le contenu. « Elle est bien loin la France Des Valises, elles sont bien loin nos trente glorieuses… Ne faut-il pas qu’il y ait toujours quelques élites qui en soient la tête de file afin de la porter à bout de bras et créer de l’emploi au grand bonheur de ceux qui n’ont légitimement de cesse de réclamer du travail? »

Notre fiscaliste était bien de cet avis et à défaut que la France ne sache encore attirer l’investisseur, autant qu’elle conserve en son sein les consommateurs. C’est bien ce que le brillant jeune homme peinait à organiser: fuite des capitaux certes mais c’était déjà à l’ordre du jour et cela s’avérait donc inéluctable; en revanche, grâce à lui le pays conserv(er)ait au moins la chance de compter parmi ses habitants l’homme qui consomme, le chef d’entreprise qui acquiert voitures, immeubles et autres biens dont elle tire sa richesse, si richesse il y a encore. Et le fiscaliste se mit à confier à son voisin : « Figure-toi »… Ah oui ça y est ils étaient passés au tutoiement – entre anarchistes on se dit « tu » – « figure-toi que l’autre jour je dinais avec ma femme dans un restaurant de quartier et à quelques secondes de notre première fourchette, quatre hommes d’une cinquantaine d’années sont entrés et se sont assis à la table d’à côté. Ils avaient visiblement une aisance tout à la fois comportementale et financière, qui, alliée à un fantastique charisme et à une joie de vivre apparente, ont attiré notre attention. Au début, on les imaginait parisiens et peut-être pourvus de hauts postes dans les BTP, mais au fur et à mesure que leur conversation avançait, on devinait un plaisant accent corse et l’on comprenait qu’ils avaient investi dans des clubs de football à l’échelle européenne. L’un d’eux se mit à raconter, avec beaucoup d’humour, ses déboires avec les forces publiques et la justice française et ses compères ont pris sa suite, sur le même ton. Nous avons assisté pendant quelques heures à un récit hilarant, comme à une pièce de théâtre, au rythme de plusieurs actes, décomposés en quelques gardes-à-vue et autres investigations policières. Nous comprenions, quand bien même l’amalgame aurait pu facilement être commis, qu’ils n’étaient ni escrocs, ni a fortiori criminels et que l’acharnement qu’ils avaient subi était plus de l’ordre du vindicatif que du constructif, coupable qu’ils étaient d’avoir réussi leur vie. La soirée n’était pas finie car à l’instant où nous nous apprêtions à quitter la table, s’installèrent à notre droite deux hommes au visage familier et, crois-le ou non, à nouveau le mot fut lâché, « il vient juste de sortir du  bureau du juge »; c’était de Stéphane Courbit dont il était question. La soirée en devenait burlesque : interrogatoires, commissions, cent, deux cent, trois cent mille euros pour les premiers, quatorze million pour le second! A croire que la France hait le succès. »

L’écrivain l’interrompit et surenchérit « mais tu réalises qu’ils sont sur le dos d’un des vingt hommes les + riches de France, selon classement officiel, pour avoir reçu par l’intermédiaire de l’une de ses nombreuses sociétés, une donation certes d’une somme colossale mais que lui-même possède déjà largement? Qui te dit que cette dame n’a pas simplement eu envie d’investir son argent dont elle déborde dans une société dirigée par un homme qui sait produire du qualitatif et du quantitatif? Et pourquoi, sous prétexte qu’elle n’est plus de dernière fraicheur n’aurait-elle pas le droit d’adhérer à une cause ou à une autre, à un projet ou à un autre et de placer ses sous où et comme bon lui semble? Ah oui c’est toujours cent quarante trois millions de moins pour ses héritiers et quelques millions d’autres par-ci et par-là, mais il leur en restera toujours autant va! Je lisais que Montebourg en a encore fait une bien belle! Voilà que selon lui, « les  nationalisations temporaires sont l’avenir de la politique économique de la France » Bye bye les investisseurs étrangers! »

« Une montebourde de plus! » lança le jeune homme à l’humour cinglant et il ajouta encore: « le marché immobilier est saturé par la revente de biens d’exception qui jusqu’alors appartenaient aux étrangers dont personne ne veut ou ne peut faire l’acquisition. Mais pire encore, ce sont les investisseurs français qui se sauvent. J’entendais Monsieur Marc Simoncini, fondateur entre autre du fameux Meetic, qui répondait aux questions des journalistes; porté pourtant par un immense respect pour la France, attaché qu’il est -attaché que nous sommes tous- au pays dans lequel nous avons grandi et dont on nous a si bien conté les louanges à l’école, il affirmait qu’il lui était bien sûr impossible de conseiller à ses enfants de s’établir en France tant la fiscalité de l’entreprise y est confiscatoire et que lui-même ne s’était pas alloué de revenus depuis quelques mois pour éviter de subir les méandres de la dure loi de l’impôt. Notons que c’est là la solution choisie par pas mal de ceux qui peuvent se permettre de vivre sur leur réserve et que le gouvernement affirme pourtant vouloir viser pour redresser le pays. Faille inéluctable du système: les riches s’en vont ou trouvent le moyen de ne pas s’encombrer de l’impôt, les entrepreneurs ne créent plus et par ricochet l’emploi n’est pas nourri; que l’on s’attarde une instant sur les chiffres du chômage! Et avec ça, l’avenir est toujours aussi si ce n’est plus incertain! Je ne détiens pas la solution et toi non plus sans doute, mais je me demande bien quel produit pourrait redonner une force attractive à notre magnifique pays; si les nouvelles technologies sont maquées par l’Asie, les ressources naturelles par les pays Arabes et la bourse par les pays Anglo-saxons, que reste-t-il à la France pour exporter et relancer la machine économique? N’est-ce pas la bonne problématique? Ou alors nos gouvernants ne veulent-ils pas finalement redonner force vive au pays des pays? A croire que la France hait l’argent…En tout cas, elle le fait fuir! »

Selon le journal de 20 heures de France 2 du jeudi 3 novembre 2011, l’évasion fiscale était officiellement évaluée à cinquante milliards d’euros par an en France, peut-être soixante milliards l’an passé. Si la France adoptait une amnistie fiscale, sur le modèle d’autres Etats en crise comme l’Italie, l’on devine qu’elle en rapatrierait autant sinon plus. Mais le gouvernement semble préférer sa propre dignité à celle de son pays.

Alors, lorsque le voyage toucha à sa fin, les deux hommes se saluèrent et l’écrivain ne négligea pas de demander son contact à l’homme d’affaire, on ne sait jamais il pourrait bien en avoir besoin.

L’amie toxique

On a tous eu une meilleure amie… une amie que l’on connaît depuis nos quinze ans, nos dix ans ou même nos cinq ans,  une avec qui on a grandi ou même une que l’on a connue l’année dernière mais avec qui on a tissé des liens apparemment indestructibles tant la symbiose a été immédiate et la complicité intense! Une amie drôle, prévenante et attentive…tellement attentive… Puis soudain…

Sandra et moi nous nous étions connues en colonie de vacances à l’âge de respectivement quatorze et douze ans. Grâce au téléphone puis aux réseaux sociaux, nous avions pu garder contact, comme ça, à la dérobée pour se souhaiter un anniversaire ou prendre quelques nouvelles. Par chance, Sandra emménagea à Paris un an après moi, j’étais alors âgée de dix-neuf ans. Immédiatement nous nous sommes retrouvées. On s’entendait si bien… On partageait le goût des bonnes bouffes, la découverte de beaux endroits chaleureux et accueillants, des rencontres, des cafés, des critiques de situations, de personnes et surtout de longues discussions à n’en plus finir.

Doucement, cette amie oh combien idéale à mes yeux s’avéra ne pas être si idéale que cela…

Pendant longtemps, je me suis cachée la vérité, j’ai enfermé mes émotions et mes blessures d’un coup de clef dans mes entrailles, je me suis persuadée que si ma bonne copine se révélait intrusive et blessante c’est qu’elle avait la légitimité de l’être et j’ai accepté au lieu d’exploser. Aujourd’hui où les fous rires ont laissé la place aux réflexions acerbes et aux commentaires perfides, à la jalousie amère et à la haine perceptible, voilà ma réaction, aimez vos amis avec précaution!

A peine un an après nos fantastiques retrouvailles et au fur et à mesure qu’elle se sentait à l’aise avec l’exercice, elle se plaisait à m’expliquer combien je la mettais mal à l’aise à m’habiller de façon « trop originale » ou de manière  à « me rendre désirable »; en effet, « il faut assumer de fréquenter une fille comme moi » disait-elle! – Ceux qui me connaissent doivent bien rigoler, plus « BCBG » que moi, il n’y a pas. – Et je la croyais…

Progressivement, disais-je donc, les remarques sibyllines et les rires gras sont devenus lot quotidien! Tout y passait: mes vêtements, mon attitude, mes compétences. Mais comment remettre en cause l’objectivité d’une amie que l’on aime tant et à qui l’on donne toute sa confiance? Ah oui, j’ai oublié de préciser que – bien évidemment – elle était la première à me porter secours lorsqu’un malheur s’abattait sur ma triste frimousse: un chagrin d’amour, un souci de travail ou une simple grippe, elle était là, toujours là – bien évidemment -.

A croire que l’on a des amis du malheur et des amis du bonheur quoi… Ou plus simplement, n’était-ce pas qu’elle éprouvait une forme de concupiscence gourmande et jubilatoire à me savoir affaiblie?

Moi, je ne voyais que mon amie, ma confidente, celle avec qui je m’amusais entre deux blâmes légèrement cuisants…

Plus les mois et les années passaient et plus je réalisais tout de même que je n’étais pas pour elle le compagnon de sortie(s) rêvé… Chaque soirée à laquelle nous nous rendions se terminait, si bien sûr elle n’avait démarré ainsi, sur une note de mauvaise humeur. Hommes et femmes confondues venaient à moi, alors pourtant que je suis plutôt de nature réservée et ça la rendait malade! Forte d’empathie et plus encore d’amitié sincère, j’usais de toute ma diplomatie pour lui expliquer que pour attirer les autres, un visage ouvert même si le sourire est fragile offre bien plus de chance d’arriver à l’effet escompté qu’une trogne renfrognée et quelques mots notablement agressifs. Je tâchais de lui faire prendre conscience que c’est un travail réel comme c’est le cas d’apprendre à choisir ses vêtements, à poser sa voix ou à correctement s’exprimer pour devenir séduisante; malgré tout, pour lui redonner confiance, je finissais toujours ma démonstration en la tranquillisant: « mais ma chérie, ton naturel est ainsi et c’est comme cela que moi je t’aime, un jour viendra, un homme verra tout le bon qui se cache sous ta coquille et prendra le temps de t’apprendre et la peine de te sublimer ». Et c’était vrai, c’était vrai mais quand même…son agressivité et ses regards coléreux, parfois malveillants à mon encontre commençaient à agacer quelques unes de mes autres relations dont, cela va sans dire, Sandra ne supportait pas la rivalité.

Coup fatal, j’ai rencontré quelqu’un…ah! Quand on s’attire les foudres de tout le monde et que le binôme sur lequel on a voulu exercer une pleine maîtrise tout en procédant à un mimétisme bancal mais quasi-absolu présente le risque de passer sous le joug d’une autre force encore plus radicale  et totale (l’amour) rien ne va plus! Et là a commencé, au sujet de ma nouvelle rencontre, la valse des étiquettes odieuses et hargneuses avec toujours une pointe de moquerie et un fond d’envie. Puis l’intrusion, l’irruption même, les questions, la révélation culpabilisante d’un sentiment d’abandon, quand même j’essayais de ne pas réduire la fréquence de nos réunions. On le sait bien, prospérité fait peu d’amis mais on ne savait pas qu’elle faisait peur aux  copines…

Finalement et heureusement, forte de ce nouveau repère et avec le soutien d’une personne chère à mon cœur qui se reconnaîtra, j’ai réussi à réaliser que son influence était polluante et que sa rancœur était tenace. Toutes les excuses, qui ne méritaient que ce titre d’ailleurs, tombaient à l’eau quand je devenais rationnelle et me libérais de sa domination amicale. J’ai donc décidé de prendre mes distances mais la rupture n’a pas été chose facile, car le talent des ces amies toxiques, c’est bien d’instaurer une relation intense et singulière et dont, sans savoir pourquoi, on craint la fin.

C’est plus perturbant encore que l’on sait que ces amies toxiques ne sont pas foncièrement méchantes, elles sont bien souvent en crise avec elles-mêmes, en mal d’amour, souvent filles de marâtres ou sentimentalement négligées; elles ne s’aiment pas et ne se sentent exister que dans l’illusion de la fusion tout en voulant former un grand tout avec celles qu’elles décident de s’accaparer. Qui de profondément sensible n’aurait pas envie de leur venir en aide? Tout comme à ces détraquées qui s’inventent une vie pour se donner l’illusion d’en avoir une ou s’identifier à ceux qui en ont une, dont on devine fort bien la détresse et à qui on se plait, par narcissisme sans doute, par affection parfois, par instinct et par compassion au moins, à apporter son concours.

Et puis il est connu que l’on a plus de mal à accepter de s’être trompé(e) en amitié qu’en amour : l’amie, la meilleure amie, est censée être notre miroir si elle n’est notre reflet, une sorte de second moi…

Alors justement, et puisque nos amis sont une part de nous, ne nous trompons pas, ne restons sous aucun prétexte embouées au sein de relations nuisibles qui intoxiquent notre « moi » et nous empêchent d’avancer dans la sérénité.

Et comme l’assénait Confucius, « choisissons nos amis parmi nos égaux » ou ceux qui nous tirent vers le haut. Moi j’ai choisi les miens…