État transitoire permanent

Il vit depuis longtemps avec une épée invisible au-dessus de la tête.

Une lame ancienne, forgée il y a bientôt vingt ans, qui n’a jamais vraiment cessé de vibrer. Elle ne tombe pas. Elle menace. Elle rappelle. Elle exige une vigilance constante, une façon particulière de respirer, de se projeter, de faire ses valises.

Il y a des pays qu’on ne traverse pas.

Des frontières qu’on ne regarde qu’en rêve.

D’autres qu’on atteint à condition de prévenir, d’attendre, d’obtenir un feu vert écrit, poli, administratif, inhumain.

Ce printemps-là, Istanbul était à notre portée.

Presque un miracle géographique.

À l’aéroport, tout a commencé par un retard. Un de ces petits accidents domestiques qui ressemblent à de la négligence mais qui, parfois, savent. 

Il fallait être là plus tôt que notre habitude familiale ne le permet. 

Les bagages n’ont pas suivi. L’avion non plus. On a substitué nos billets. Un autre horaire. Un autre souffle.

Et ce temps prolongé nous a conduits lentement vers la sécurité.

La file était si longue. La fatigue, déjà là.

Les passeports sont passés de main en main, centralisés à mon près puis au bout des doigts du douanier.

Il contrôle laconiquement. Celui de ma fille. Le mien.

Puis le sien.

Un silence.

Une phrase neutre, presque cérémonieuse : «Veuillez me suivre, Monsieur.»

Alors, il est parti avec eux.

Et moi, je suis restée.

Je suis restée avec trop de sacs, trop de poids, trop de pensées.

Son baluchon sur les épaules — l’ordinateur, le travail, la vie comprimée dans quelques kilos — et par-dessus le cartable de ma fille. Elle s’est allongée sur le sol, vidée. Les dalles froides sous son corps d’enfant. Et l’attente, interminable, qu’elle côtoie si bien déjà.

Il pouvait encore écrire.

Des messages succincts, retenus.

Puis cette phrase, qui n’était pas une épouvante, mais un pressentiment :

« Je crois qu’on m’emmène. »

On ne lui disait rien.

Rien à expliquer, rien à comprendre.

Juste avancer.

Dans la fourgonnette censée le mener à l’OPJ, soudain, au milieu du brouillamini, du cœur et de l’esprit. Un homme aux dreadlocks, à la douceur inattendue, qui l’aborda à la façon dont on se rebiffe un peu lorsque l’on reconnaît l’injustice avant même de la nommer.

— Qu’est-ce qui t’arrive mon frère?

Il s’est surpris à raconter. Calmement. Le passé judicaire. Les autorisations. Les contraintes. La dette. Les remboursements réguliers. Cette vie au pas compté, consentie, surveillée.

L’agent a insisté. Il a cherché. Un dimanche. Des numéros impossibles. Des bureaux fermés. Et pourtant, un fil a répondu. Une voix. Une confirmation. Oui, il paie. Pas de risque de fuite, il peut s’envoler.

Pendant ce temps, de mon côté du monde, il fallait décider.

Aller ou rester.

Protéger l’enfance ou partager la souffrance.

Choisir le combat.

Nous avons avancé vers l’avion sans lui.

Ma fille m’a demandé ce qui se passait.

Je lui ai répondu qu’on irait toutes les deux, que la tristesse n’avait pas à gagner aujourd’hui.

Elle pleurait sans bruit.

Avec une dignité immense.

Les larmes coulaient, mais elle les tenait, comme on tient une promesse.

— T’inquiète pas, maman. On va s’amuser.

J’ai écrit. Des mots que l’on inscrit quand on se sent coupable d’aimer la joie autant que la loyauté. Que je suis là. Qu’on est là. Que je dois l’emmener. Qu’on avisera.

Installées dans l’avion, un masque sur mon âme étranglée.

Et là, cette question, nette, implacable, d’une enfant devenue trop lucide, trop tôt :

— Maman ? 

— Oui mon amour.

— Dis-moi maintenant. Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’ai cherché des mots qui n’abîment pas.

Des mots pour parler d’argent, de structures lointaines, de frontières fiscales, de lignes floues entre l’intelligence et la faute.

Des mots pour expliquer qu’autrefois, certains choix semblaient possibles.

Et que le temps, lui, n’oublie jamais.

Elle savait déjà un peu.

Depuis longtemps.

Mais entendre, c’est autre chose.

Je lis : « Chérie, j’arrive ! »

Alors tout a cédé.

Nos épaules. Nos digues.

Et puis il est entré

Essoufflé. Libre.

Présent, peut-être plus que depuis longtemps.

Nous sommes partis ensemble.

La Perle du Bosphore nous tendait les bras.

Et avec elle, cette certitude fragile et précieuse : il y a des voyages qui commencent quand on n’embarque pas et l’on manquerait le tour du monde s’il le fallait, rien que pour se tenir droit sous un regard qui grandit.

Ce texte est une autofiction.

Un territoire instable où le réel n’est pas nié, mais travaillé. Où l’intime cesse d’être une confession pour devenir une matière littéraire.

Il y a sept ans, j’ai publié un premier roman.

Un livre cru, directement branché sur la douleur. Mon histoire, mes failles, mes tempêtes. Vous y êtes allés nombreux. Vous l’avez lu vite, intensément, parfois comme on regarde un accident sans pouvoir détourner les yeux. Vous avez commenté, questionné, pris position. Le malheur, surtout quand il est réel, appelle toujours le public.

Il y a quelques mois, un autre roman est sorti.

Un livre plus dense, plus structuré, plus exigeant.

Un texte qui ne se contente pas de raconter ce qui fait mal, mais qui tente de comprendre pourquoi, comment, jusqu’où. Un livre qui m’a demandé plus que du courage : de la pensée, de la rigueur, une vraie plongée intérieure. Un livre qui appelle du temps, de la disponibilité, une forme de silence du cœur.

Mes amis l’ont moins lu.

Ou pas vraiment.

Pas jusqu’au bout.

Pas avec ce même appétit.

Pourquoi ?

Parce que l’âme humaine est ainsi faite : elle se nourrit volontiers du réel souffrant, beaucoup moins de la complexité. Elle aime l’œuvre quand elle est identifiable, presque voyeuriste. Elle se désintéresse dès que la littérature cesse de livrer des clés faciles et exige autre chose que de l’empathie immédiate.

Lire un malheur, c’est confortable.

Lire une pensée l’est moins.

Alors ce texte, vous l’aimerez sans doute. Il s’ancre dans le réel, il touche à ce qui tremble, à ce qui inquiète. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas là que tout se joue. Le plus édifiant réside souvent dans ce qui ne se crie pas, mais qui retient ses larmes à l’instant du départ.

L’avion a décollé, je suis restée en transit, à l’endroit d’où l’on ne revient pas, cet endroit transitoire permanent d’où je vous écris.

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