L’amie toxique

On a tous eu une meilleure amie… une amie que l’on connaît depuis nos quinze ans, nos dix ans ou même nos cinq ans,  une avec qui on a grandi ou même une que l’on a connue l’année dernière mais avec qui on a tissé des liens apparemment indestructibles tant la symbiose a été immédiate et la complicité intense! Une amie drôle, prévenante et attentive…tellement attentive… Puis soudain…

Sandra et moi nous nous étions connues en colonie de vacances à l’âge de respectivement quatorze et douze ans. Grâce au téléphone puis aux réseaux sociaux, nous avions pu garder contact, comme ça, à la dérobée pour se souhaiter un anniversaire ou prendre quelques nouvelles. Par chance, Sandra emménagea à Paris un an après moi, j’étais alors âgée de dix-neuf ans. Immédiatement nous nous sommes retrouvées. On s’entendait si bien… On partageait le goût des bonnes bouffes, la découverte de beaux endroits chaleureux et accueillants, des rencontres, des cafés, des critiques de situations, de personnes et surtout de longues discussions à n’en plus finir.

Doucement, cette amie oh combien idéale à mes yeux s’avéra ne pas être si idéale que cela…

Pendant longtemps, je me suis cachée la vérité, j’ai enfermé mes émotions et mes blessures d’un coup de clef dans mes entrailles, je me suis persuadée que si ma bonne copine se révélait intrusive et blessante c’est qu’elle avait la légitimité de l’être et j’ai accepté au lieu d’exploser. Aujourd’hui où les fous rires ont laissé la place aux réflexions acerbes et aux commentaires perfides, à la jalousie amère et à la haine perceptible, voilà ma réaction, aimez vos amis avec précaution!

A peine un an après nos fantastiques retrouvailles et au fur et à mesure qu’elle se sentait à l’aise avec l’exercice, elle se plaisait à m’expliquer combien je la mettais mal à l’aise à m’habiller de façon « trop originale » ou de manière  à « me rendre désirable »; en effet, « il faut assumer de fréquenter une fille comme moi » disait-elle! – Ceux qui me connaissent doivent bien rigoler, plus « BCBG » que moi, il n’y a pas. – Et je la croyais…

Progressivement, disais-je donc, les remarques sibyllines et les rires gras sont devenus lot quotidien! Tout y passait: mes vêtements, mon attitude, mes compétences. Mais comment remettre en cause l’objectivité d’une amie que l’on aime tant et à qui l’on donne toute sa confiance? Ah oui, j’ai oublié de préciser que – bien évidemment – elle était la première à me porter secours lorsqu’un malheur s’abattait sur ma triste frimousse: un chagrin d’amour, un souci de travail ou une simple grippe, elle était là, toujours là – bien évidemment -.

A croire que l’on a des amis du malheur et des amis du bonheur quoi… Ou plus simplement, n’était-ce pas qu’elle éprouvait une forme de concupiscence gourmande et jubilatoire à me savoir affaiblie?

Moi, je ne voyais que mon amie, ma confidente, celle avec qui je m’amusais entre deux blâmes légèrement cuisants…

Plus les mois et les années passaient et plus je réalisais tout de même que je n’étais pas pour elle le compagnon de sortie(s) rêvé… Chaque soirée à laquelle nous nous rendions se terminait, si bien sûr elle n’avait démarré ainsi, sur une note de mauvaise humeur. Hommes et femmes confondues venaient à moi, alors pourtant que je suis plutôt de nature réservée et ça la rendait malade! Forte d’empathie et plus encore d’amitié sincère, j’usais de toute ma diplomatie pour lui expliquer que pour attirer les autres, un visage ouvert même si le sourire est fragile offre bien plus de chance d’arriver à l’effet escompté qu’une trogne renfrognée et quelques mots notablement agressifs. Je tâchais de lui faire prendre conscience que c’est un travail réel comme c’est le cas d’apprendre à choisir ses vêtements, à poser sa voix ou à correctement s’exprimer pour devenir séduisante; malgré tout, pour lui redonner confiance, je finissais toujours ma démonstration en la tranquillisant: « mais ma chérie, ton naturel est ainsi et c’est comme cela que moi je t’aime, un jour viendra, un homme verra tout le bon qui se cache sous ta coquille et prendra le temps de t’apprendre et la peine de te sublimer ». Et c’était vrai, c’était vrai mais quand même…son agressivité et ses regards coléreux, parfois malveillants à mon encontre commençaient à agacer quelques unes de mes autres relations dont, cela va sans dire, Sandra ne supportait pas la rivalité.

Coup fatal, j’ai rencontré quelqu’un…ah! Quand on s’attire les foudres de tout le monde et que le binôme sur lequel on a voulu exercer une pleine maîtrise tout en procédant à un mimétisme bancal mais quasi-absolu présente le risque de passer sous le joug d’une autre force encore plus radicale  et totale (l’amour) rien ne va plus! Et là a commencé, au sujet de ma nouvelle rencontre, la valse des étiquettes odieuses et hargneuses avec toujours une pointe de moquerie et un fond d’envie. Puis l’intrusion, l’irruption même, les questions, la révélation culpabilisante d’un sentiment d’abandon, quand même j’essayais de ne pas réduire la fréquence de nos réunions. On le sait bien, prospérité fait peu d’amis mais on ne savait pas qu’elle faisait peur aux  copines…

Finalement et heureusement, forte de ce nouveau repère et avec le soutien d’une personne chère à mon cœur qui se reconnaîtra, j’ai réussi à réaliser que son influence était polluante et que sa rancœur était tenace. Toutes les excuses, qui ne méritaient que ce titre d’ailleurs, tombaient à l’eau quand je devenais rationnelle et me libérais de sa domination amicale. J’ai donc décidé de prendre mes distances mais la rupture n’a pas été chose facile, car le talent des ces amies toxiques, c’est bien d’instaurer une relation intense et singulière et dont, sans savoir pourquoi, on craint la fin.

C’est plus perturbant encore que l’on sait que ces amies toxiques ne sont pas foncièrement méchantes, elles sont bien souvent en crise avec elles-mêmes, en mal d’amour, souvent filles de marâtres ou sentimentalement négligées; elles ne s’aiment pas et ne se sentent exister que dans l’illusion de la fusion tout en voulant former un grand tout avec celles qu’elles décident de s’accaparer. Qui de profondément sensible n’aurait pas envie de leur venir en aide? Tout comme à ces détraquées qui s’inventent une vie pour se donner l’illusion d’en avoir une ou s’identifier à ceux qui en ont une, dont on devine fort bien la détresse et à qui on se plait, par narcissisme sans doute, par affection parfois, par instinct et par compassion au moins, à apporter son concours.

Et puis il est connu que l’on a plus de mal à accepter de s’être trompé(e) en amitié qu’en amour : l’amie, la meilleure amie, est censée être notre miroir si elle n’est notre reflet, une sorte de second moi…

Alors justement, et puisque nos amis sont une part de nous, ne nous trompons pas, ne restons sous aucun prétexte embouées au sein de relations nuisibles qui intoxiquent notre « moi » et nous empêchent d’avancer dans la sérénité.

Et comme l’assénait Confucius, « choisissons nos amis parmi nos égaux » ou ceux qui nous tirent vers le haut. Moi j’ai choisi les miens…

 

8 réflexions au sujet de « L’amie toxique »

  1. Blondinette

    Joli article ! Et quelle découverte de découvrir ce blog (caché jusqu’alors à mes yeux ! )
    Tu décris parfaitement une situation que beaucoup d’entre nous on vécu dans leur vie, et comme tu le dis si bien, la chose plus difficile a accepter est de s’être trompé sur un « moi » mirroir qui en fait n’en était pas un !

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    1. SCHAEFFER lucie

      Je te retrouve par pur hasard au détour de ce blog. Articles absolument intéressant, nous buvons tes paroles et le vocabulaire est souple et adapté sans demi mesure.
      N hésite pas a me contacter par mail, une vieille branche de Barbot/Georges de la tour.

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  2. maunia

    Je te savais brillante et imaginative mais là je reste scotchée face à tant de facilité à laisser parler ta plume!! enfin ton clavier dvrais je dire lol je suis extrèmement fière de toi et de ton talent, tu mérites vraiment d’être connue et reconnue par tous. Je t’embrasse fort et reste ta fan number one

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  3. GD

    Vous décrivez ici la fin d’un couple; ces histoires finissent généralement par le transfert de l’intérêt amoureux vers une autre personne, ou par le décrochage de l’un des protagonistes, dont les attentes divergent et ne raccrochent jamais en raison d’évolutions différenciées vers des objectifs de vie incompatibles. Sans dialogue réel, il peut être difficile de distinguer les deux situations. Le danger consiste à se fier à son « dialogue intérieur », c’est-à-dire celui qu’on imagine avec l’autre dans son esprit – et son propre paradigme. Alors on ne comprend pas, ou mal, ou du moins on ne compose pas avec la réalité. Il serait intéressant, dans votre cas, pour nous, lecteurs, d’assister à ce véritable dialogue avec votre amie et de comprendre ce qu’elle a ressenti.

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  4. timothee

    Ou plus simplement, n’était-ce pas qu’elle éprouvait une forme de concupiscence gourmande et jubilatoire à me savoir affaiblie?

    j aime cette phrase.elle est chantante et mes papilles claquent a chaque fois que je la relie..sans doute amplifiée par la fausse allitération en -bli et -bil.

    J ai tout lu d une traite.Mieux vaut tard que jamais,non?
    Tu aimes les mots, c est un fait, mais aimes tu réciter?

    J ai accompagné Patti Smith il y a de cela quelques années maintenant et la tessiture du violoncelle se mariant parfaitement a la voix humaine, ce fut un vrai bonheur… plus musical que bien des concerts auxquels je participe parfois.
    un beso.a bientôt

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