On les appelle babtous fragiles.
Tu sais, ceux qui, dans la file d’embarquement d’un avion pour lequel tu t’es offert un fast track à 12 balles, soupirent très fort. Ils roulent des yeux. Ils lâchent des pfff et des hm hm. Ils produisent toute la gamme des onomatopées passives-agressives.
Mais ils ne disent rien. Jamais.
Le babtou fragile ne conteste pas. Il souffre en silence. Avec dignité. Et démission.
Définition du babtou fragile :
un être poli jusqu’à l’effacement,
convaincu que le conflit est vulgaire, que la fermeté est suspecte, que le ton monte toujours “trop vite” et qu’au jeu de la joute — dont il est pourtant l’héritier — il est toujours perdant,
qui préfère écrire un mail très long plutôt que dire une phrase très courte,
qui confond calme et anesthésie,
et qui croit profondément que la vie finira par s’excuser…
Mon ami est allé entraîner à la boxe au GIGN.
Rien que cette phrase respire la discipline, la sueur et le sérieux.
Il me dit que les mecs sont excellents, carrés, ultra-préparés. Que l’endroit m’aurait plu. Évidemment. J’aime les lieux où l’on s’exerce à mourir dans un pays à la traîne qui s’indigne surtout pour des détails.
Et puis il me raconte l’intervention grandiose de l’un d’entre eux à Marignane.
Je l’écoute. Concentrée. Admirative.
Et soudain, je dis :
Marignane… 1994 ?
On a ri.
Parce que c’est une des grandes marques de fabrique estampillées Babtou : les unités d’élite ont une anecdote. Une vraie. Une massive. Une gravée dans le marbre. Une qu’on peut dater sans trembler. Après ça, plus rien. Pas par manque de niveau — ils sont parfois redoutables — mais parce que le pays est d’un calme presque insolent. Un calme qui transforme l’expérience en objet rare, cher, quasi muséal.
À l’Est ou ailleurs, les forces spéciales empilent les missions.
Chez nous, on cumule les procédures, les répétitions, les simulations.
De la très haute couture opérationnelle, portée sur un territoire où l’adrénaline sort surtout le samedi soir, après deux verres tiédis par l’ennui et un débat de comptoir entre deux types qui confondent indignation et pensée, mais se vivent philosophes.
Vu de l’extérieur, ça ne rassure pas, ça amuse.
Le sang-froid passe pour de la mollesse clinique.
La retenue pour une peur bien élevée.
L’absence de chaos pour une absence de nerfs, voire une incapacité structurelle à s’affirmer.
Et certains finissent par intégrer l’idée qu’on peut parler au Français de haut, le tester, le provoquer — sans réaction notable, à part un communiqué très bien rédigé.
Je l’ai entendu à Vitry-sur-Seine.
Un garçon radicalisé, sûr de lui, parfaitement à l’aise. Français, mais par conscience jamais inclus dans le “nous”. Systémiquement dangereux et pourtant individuellement chaleureux.
Il lâche babtou fragile comme un diagnostic médical, puis précise tranquillement :
« On leur a fait le Bataclan, ma sœur. »
Il ne s’inclut pas. Il observe. Il commente. Il surplombe.
Pas comme un crime.
Comme une démonstration.
Une performance.
Une animation nationale.
Histoire que même les flics, même les militaires, aient enfin un souvenir professionnel.
Pendant que nos unités répètent, peaufinent depuis trente ans — avec cette obsession très française de la perfection inutile — pour leur prochaine grande anecdote, d’autres racontent déjà la nôtre.
Ils la simplifient.
Ils la caricaturent.
Ils la recyclent.
Et tandis que ça maugrée dans les files d’attente,
le monde a parfaitement compris
qu’on ne mordait pas.