Je l’ai entendue murmurer derrière la porte. Pas assez fort pour les murs, mais juste ce qu’il faut pour que le battement d’un cœur maternel saisisse tout.
Elle parlait à son nounours. Celui qui représente notre complicité.
Assise sur le bord de son lit, les genoux relevés et serrés, le front grave, le regard lumineux.
— Tu n’répètes rien, hein, toi ? C’est pour ça que j’t’adore. Parce que tu ne dis jamais rien.
Moi j’l’aime, David. Il est gentil, à la cantine il nous fait rire tout le temps, il travaille bien à l’école, il est très beau, même s’il a les cheveux trop longs. Et j’l’aime même quand il ne fait rien. C’est grave, tu crois ? J’ai des guili, guili dans mon ventre.
Je suis restée là, en apnée. Un instant suspendu entre le sourire et les larmes. Entre la douceur de son monde et la violence du nôtre.
Quelques jours plus tôt, elle l’avait confié à une copine.
« Je suis amoureuse de David. » Elle l’avait soufflé comme on délivre un secret au vent. Et la copine, intronisée messagère, coquine en chef, l’avait réédité à la récréation, avec la fierté naïve des enfants qui jouent à la vérité.
David avait pleuré. Gêné, dépassé. Les larmes d’un garçon de six ans qu’on pousse dans une scène dont il ne sait appréhender le texte.
Ma fille, elle, s’est sentie responsable. Foudroyée de honte. Elle voulait partir. Quitter l’école, s’effacer du monde. Elle s’est approchée de la sortie, la tête courbée vers ses pieds. L’agent de sécurité, de mes amis, l’avait interceptée pour lui demander quelques comptes. Elle avait rétorqué qu’elle s’en allait, qu’elle ne pourrait plus revenir à l’école.
Il l’a rattrapée comme on rattrape un petit oiseau.
Puis la directrice -qui par joie passait par là- est arrivée, un peu surprise, un peu fatiguée, mais en tout temps capable d’autorité tendre.
Informée, elle a pris ma fille par la main et l’a conduite jusqu’à David.
Il sanglotait encore.
— Pourquoi tu pleures, toi ? a-t-elle demandé fermement.
Il n’a pas su traduire son embarras. Alors elle a ajouté, comme un trait d’or sous une égratignure :
— Un jour -tu verras- tu pleureras pour qu’elle t’aime.
Et à ma fille :
— Allez, va jouer, ma puce.
Ce jour-là, quelque chose s’est déplié en moi. Une gratitude encore plus personnelle pour cette femme, déjà si méritante à mes yeux, si humaine. Cette façon de nommer la beauté d’un cœur d’enfant, au lieu de la corriger.
Et maintenant, derrière la porte, je l’écoute. Elle continue son dialogue.
— Et puis j’le dirai plus jamais à personne, tu m’entends ? C’est un sentiment pour moi toute seule. Et toi aussi, tu ne dis rien, sinon j’te donne plus de cookies.
À nouveau, je retiens un rire, puis une larme. Je pense à toutes les choses que je n’ai pas su prononcer à son âge. À tous les mots dérobés que je n’ai pas osé plier dans mes poches. Elle, elle les nomme. Elle les exprime. Elle les vit déjà avec une délicatesse presque insoutenable.
Un jour, elle oubliera cette histoire. Peut-être.
Mais moi, je m’en souviendrai toujours. Comme d’un pli minuscule dans le tissu de son enfance. Un origami affectif. Une petite forme précieuse, trop fragile pour être exposée, mais assez forte pour tenir toute une vie dans le creux du cœur.
Le lendemain soir, au coucher, elle a remis à ma garde le fond de sa jolie « âme » en construction :
— Maman, comment on sait lorsque l’on est amoureuse ?
— C’est quelque chose d’inexplicable Chérie, ça rend timide et rêveuse et puis surtout mon amour, ça doit rendre heureuse.
— Maman ?
— Oui mon trésor !
— Je crois que je suis amoureuse.
Et le mot a rebondi dans l’obscurité comme une bulle de savon. « Amoureuse ». Cette locution qu’on ne comprend qu’en l’énonçant doucement. Pas pour les grands. Pour soi.
Elle ressent qu’un autre existe et que ça la fait exister aussi. Elle entre dans le vertige de l’attachement, dans la mise en jeu de l’image de soi. Et déjà, sans le savoir, elle renonce un peu à être le centre du monde. Elle tourne son regard dehors. Vers quelqu’un qui ne lui doit rien.
C’est une forme de liberté, déjà.
Et si ça fait peur aux adultes, c’est peut-être parce qu’on y reconnaît quelque chose de nous. Une faille, une intensité, un vertige premier. Cet amour-là n’est pas prématuré. Il est pur. Non pas candide, mais authentique. L’amour à cinq ans n’est pas un mensonge miniature. C’est une vérité à hauteur d’enfant.
Qu’elle est vivante. Vibrante. Capable d’éprouver un amour sans rien attendre. Juste pour le frisson de se rencontrer, de vivre un peu plus fort à travers l’autre. Elle entre dans le monde par la grande porte : celle de la passion. Elle choisit, elle projette, elle ressent — et déjà, elle accepte que l’autre n’éprouve peut-être pas pareil. C’est immense, à six ans.
Elle est libre, aussi. Autorisée à poser ses yeux à l’extérieur. À délaisser le giron, à se délier un instant de l’amour parental. C’est le signe que son monde intérieur est habité et en aucun cas clos. Elle ose l’altérité.
Et puis il y a son empathie. Elle ne s’apitoie pas parce qu’il l’a rejetée. Elle pleure parce qu’il a pleuré.
Elle voulait disparaître, non pas par orgueil blessé, mais par chagrin pour lui. Ce que d’autres mettent toute une vie à concevoir, elle le discerne déjà, sans discours.
Ce n’est pas l’Œdipe, ce n’est pas du mimétisme. C’est un origami affectif. Un de ces moments précis où l’âme d’un enfant se plie et se déplie avec soin, pour apprendre à aimer sans se froisser.
Un jour, elle oubliera peut-être cette histoire.
Mais moi, non.
Je la garderai dans mon cœur comme un petit drapé précieux. Une figure simple et sacrée. L’amour, à six ans, dans toute sa vérité. Plus absolu que ce que bien des adultes appellent ainsi. Plus digne, aussi. Parce qu’elle l’a vécu avec la gravité des grandes choses.
Et moi -j’ai cette chance infinie- je l’ai entendue.